13 avril 1975, Beyrouth. Des coups de feu éclatent à Aïn el-Remmané. Début d’une guerre qui fera 200 000 morts. Février 2022, l’Ukraine est envahie. Octobre 2023, Gaza s’embrase. 2024, les Arméniens fuient le Haut-Karabakh. Entre ces tragédies, cinquante années se sont écoulées. Pourtant, les mécanismes sont rigoureusement identiques. Nous répétons les mêmes erreurs.
C’est en tout cas ce que démontre de manière convaincante Bahjat E. Rizk, attaché culturel et essayiste libanais ayant servi 35 ans à la délégation du Liban à l’Unesco, dans son essai L’ambivalence du politique et du culturel : 35 ans au service de l’Unesco (éditions Erick Bonnier, 2026). Un livre qui m’a profondément interpellé par sa grille de lecture des conflits identitaires.
Ce qui frappe particulièrement, c’est cette intuition historique : il y a 2 500 ans, Hérodote rapportait les paroles des Athéniens face aux Perses, le monde grec est uni par la langue, le sang, les sanctuaires et les mœurs. Quatre paramètres définissant ce qui fait nation, ce qui soude un peuple.
Vingt-cinq siècles plus tard, en 1946, la Charte de l’Unesco reprend exactement les mêmes catégories, mais en négatif : sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. Même grille, objectif inverse. Hérodote les énonce pour structurer une identité. L’Unesco les cite pour les transcender au nom de l’universel.
Cette continuité révèle que ces quatre paramètres – religion, langue, race au sens culturel, mœurs – demeurent structurants de toute identité collective. Les nier ne les fait pas disparaître. Refoulés, ils ressurgissent avec violence.
Appliquée aux conflits actuels, cette grille est remarquablement éclairante. En Ukraine, le paramètre linguistique se combine aux mœurs : modèle patriarcal vertical d’un côté, aspiration démocratique de l’autre. En Israël-Palestine, c’est le religieux qui cristallise tout. L’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam, construite sur les ruines du Temple, premier lieu saint du judaïsme. Toucher à ces symboles, c’est faire affluer des siècles de conflits entre monothéismes. Au Haut-Karabakh, religion et ethnolinguistique s’entremêlent. En France, le débat sur le foulard mêle religion et mœurs, d’où sa violence.
Le Liban occupe une place centrale dans l’analyse du livre. Le Liban s’est construit comme un assemblage de dix-huit communautés religieuses, avec la langue arabe et le système patriarcal comme dénominateurs communs. Un État de communautés plutôt qu’un État-nation.
Plus les communautés étaient fortes, plus l’appartenance nationale s’affaiblissait. Résultat : une guerre civile cyclique, mais aussi l’impossibilité d’instaurer une dictature durable. Chaque communauté tente de dominer sans jamais y parvenir complètement. Un équilibre instable, constamment renégocié.
Ce modèle libanais, longtemps perçu comme exception moyen-orientale, est devenu avec la mondialisation une préfiguration des tensions identitaires mondiales. L’Europe avec ses populations musulmanes, les États-Unis avec les Hispaniques, la Belgique entre Flamands et Wallons : partout, le pluralisme culturel pose les mêmes questions qu’au Liban.
Le témoignage audacieux de l’auteur sur l’Unesco est particulièrement éclairant. L’organisation, créée pour élever les défenses de la paix, s’est muée en machine bureaucratique incapable d’agir sur le réel.
Dans les années 1990, l’Unesco était encore un lieu de débats. Les membres du Conseil exécutif étaient choisis pour leurs qualités personnelles. Puis vint la réforme imposée par Washington : la représentation devint purement étatique. Les intellectuels ont déserté car il n’y a plus aucun débat.
En 1993, l’organisation avait tenté de réunir Václav Havel, Umberto Eco, Edward Saïd, Michel Serres, García Márquez. Le forum n’a tenu que deux sessions. Les intellectuels ont fui. Le système avait emmuré le débat avant même qu’il advienne.
Résultat : l’Unesco répète depuis 75 ans les mêmes mantras – diversité culturelle, citoyenneté mondiale – sans jamais définir concrètement ce qu’est une identité culturelle et comment faire coexister des identités différentes. Roger-Pol Droit, ancien conseiller de l’organisation, l’a confirmé : l’Unesco est une bulle régie par l’illusion du déclaratif, sans effets sur le monde réel.
Reconnaître pour négocier
Face à ce constat, Bahjat Rizk propose une approche radicalement différente : cesser de nier les différences culturelles pour pouvoir les négocier rationnellement.
« On ne peut débattre sans avoir défini », martèle-t-il. Or personne n’ose définir l’identité culturelle par peur d’être accusé de discrimination. Erreur tragique. Ces paramètres ne sont ni négatifs ni positifs en eux-mêmes. Ils sont structurants. Ils deviennent dangereux quand, en cas de crise, l’un se transforme en idéologie absolutiste visant à éliminer l’autre.
La grille des quatre paramètres permet d’identifier la nature profonde d’un conflit et d’ouvrir des espaces de négociation avant qu’il ne dégénère. En Ukraine, si on avait négocié le statut de la langue russe tout en sanctuarisant l’indépendance territoriale... À Jérusalem, si l’esplanade avait été préservée comme espace sacré partagé... Au Liban, si le système confessionnel avait été conceptualisé plutôt que subi...
Le but n’est pas de se prononcer sur un contenu mais de faire accepter la légitimité de la revendication identitaire, tout en affirmant sa relativité. Reconnaître qu’une communauté a besoin de sa langue, de sa religion, de ses mœurs pour se structurer. Mais empêcher que cette revendication ne devienne absolutiste.
Avec la mondialisation, l’interpénétration des espaces culturels s’accélère. Les sociétés occidentales se trouvent confrontées à des cultures organisées selon un modèle patriarcal où la communauté prime. Populismes en Europe, tensions ethnolinguistiques aux États-Unis, retour du religieux partout : tous ces phénomènes traduisent la même angoisse identitaire.
Entre l’absolutisme identitaire qui mène au choc et l’universalisme abstrait qui nie les différences, je crois qu’il existe une troisième voie : celle de la reconnaissance mutuelle et de la négociation rationnelle.
Le livre ne prétend pas apporter de solutions miracles. Mais nous pouvons tenter de prévenir les conflits plutôt que de les subir. Pour cela, il faut sortir du déni, identifier objectivement les paramètres qui structurent les identités collectives et créer des espaces de négociation avant l’explosion.
Car une fois le conflit déclenché, il n’y a plus de négociation possible : seulement un rapport de force. Dans un monde doté de l’arme nucléaire, ce rapport pourrait être suicidaire.
L’ambivalence du politique et du culturel est un livre courageux. Il dit ce que beaucoup pensent sans oser le formuler : les différences culturelles existent, elles structurent les identités et les nier alimente leur retour violent. Le dialogue des cultures ne peut se construire sur le déni.
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