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Culture - Musique

À Kfardebian, 170 heures de chant ininterrompu : la veillée de Noël comme acte de foi

En quête d’un nouveau record « Guinness », une école du Mont-Liban se mue en chœur vivant, refuge contre l’hiver et affirmation obstinée de l’espérance.

À Kfardebian, 170 heures de chant ininterrompu : la veillée de Noël comme acte de foi

Vue du concert de Noël à Kfardebian, où chorales et musiciens se relaient sans interruption dans le cadre d’une performance collective de 170 heures. Photo municipalité de Kfardebian

Une nuit de décembre sur la route de Kfardebian a déjà valeur de seuil. À mesure que l’on s’élève, les constructions se raréfient, les arbres se découpent en ombre compacte et, lorsque surgissent les lumières de l’école des Saints-Cœurs, l’intuition s’impose : ce qui s’y joue dépasse l’événementiel. Il ne s’agit ni d’un concert ordinaire ni d’une succession de chants de Noël, mais de cent soixante-dix heures de musique ininterrompue. Du 16 au 23 décembre, les organisateurs ambitionnent d’inscrire Kfardebian dans le livre Guinness des records en orchestrant le plus long concert de Noël jamais réalisé, une semaine entière de chant sans interruption.

Dès la première soirée, l’affluence a donné la mesure de l’attente. Près de 2 000 visiteurs se sont pressés sur le site, contraignant les organisateurs à installer de grands écrans à l’extérieur. La cour de l’école et ses abords se sont ainsi transformés en prolongement à ciel ouvert de la salle de concert. Emmitouflés dans de lourds manteaux, bonnets enfoncés et gobelets fumants à la main, les spectateurs ont chanté, serrés les uns contre les autres, affrontant le froid vif de la montagne.

Une montagne, un chœur, un public qui tient

Les portes ont ouvert à 17h sur une mise en scène sans ambiguïté : un spectacle de mapping 3D illuminant la façade de l’école, suivi d’une performance de feu signée Cre8mania et Proline International, dont les flammes ont lacéré l’obscurité hivernale. Moins qu’un prologue, une déclaration d’intention.

À l’intérieur, l’accueil assuré par Majed Bou Hadir a précédé l’entrée en scène du chœur national Fayha du Liban, à 18h, sous la direction du maestro Barkev Taslakian. La rigueur et la puissance de l’interprétation ont instantanément installé une tension presque physique dans la salle. Une heure plus tard, IYAN & The Band, dirigés par le maestro Jamil Toufic, ont pris le relais, modifiant la texture sonore sans rompre la continuité, un équilibre essentiel dans un marathon où la fluidité importe autant que l’endurance.

À 20h, l’apparition du père Jean Akiki, accompagné du chœur Hob el-3ata2 dirigé par la cheffe Christelle, a progressivement fait glisser le concert vers une expérience collective. Nicolas el-Osta a poursuivi à 21h avec le même ensemble, avant Cendrella Hokayem à 22h, sur une musique de Charbel Mansour. La première partie s’est conclue peu avant minuit avec Céline Chahine et Youri el-Hachem, accompagnés de Stephan el-Khoury, des voix encore fermes, un public toujours présent.

À l’extérieur, la scène répondait à l’intérieur avec la même précision. Familles, étudiants et couples plus âgés restaient face aux écrans, la respiration visible dans l’air glacé, chantant à mi-voix. Certains ne faisaient qu’un passage, d’autres s’attardaient toute la soirée. Rien ne semblait presser. Dans un pays habitué aux coupures d’électricité et aux projets avortés, la continuité elle-même prenait des allures de geste radical.

Moment du concert marathon à Kfardebian, avec la chorale Fayha. Photo municipalité de Kfardebian
Moment du concert marathon à Kfardebian, avec la chorale Fayha. Photo municipalité de Kfardebian

« Nous avons osé et rêvé »

À l’origine de cette entreprise, se trouve Sandra Akiki, enseignante de musique et de théâtre, cheffe de chœur et figure motrice de Singing Emmanuel, l’initiative copilote de cette veillée de 170 heures. Elle évoque le projet non comme une stratégie pensée pour le record, mais comme l’aboutissement d’une curiosité obstinée. « J’ai beaucoup de talents cachés, confie-t-elle avec un sourire, remontant à l’étincelle initiale : un concert d’une heure et demie, donné sans interruption. Je me demandais jusqu’où cela pouvait aller. Mais je n’ai trouvé personne pour mesurer la durée du plus long concert de ma vie. » L’idée, loin de s’éteindre, s’est amplifiée. « Nous l’avons transformée en réalité, et elle continue encore aujourd’hui. »

Étendre cette intuition à sept jours consécutifs impliquait une mécanique lourde : son, lumière, rotation des musiciens, résistance physique. Tout devait fonctionner sans relâche. Pourtant, le défi le plus ardu fut ailleurs. « C’est un événement à but non lucratif, rappelle Sandra Akiki. Constituer une équipe a donc été extrêmement difficile. » Ce qui a porté le projet n’est pas tant l’argent que l’engagement humain. « Ma famille, mes amis et de nombreux volontaires venus de l’étranger ont offert leurs talents pour assurer la réussite de cette aventure. »

Le public, lui aussi, s’inscrivait dans cette logique. Aucun transport organisé, aucune incitation. La présence relevait du choix personnel. « Nous n’avons rien arrangé pour personne. Ceux qui sont là ont aimé le projet et ont décidé de le soutenir », résume-t-elle simplement. Quant à l’ampleur espérée, elle l’assume : « Avec les écrans extérieurs, nous attendons environ 2 000 personnes. »

Chant, choral et ballet se répondent dans une performance collective au cœur de la veillée musicale. Photo municipalité de Kfardebian
Chant, choral et ballet se répondent dans une performance collective au cœur de la veillée musicale. Photo municipalité de Kfardebian

Dans le Liban d’aujourd’hui, une telle initiative pourrait être perçue comme une échappée hors du réel. Sandra Akiki y voit au contraire une réponse frontale. « Le message est clair : il ne faut jamais abandonner, malgré les difficultés. On vous dit toujours que vous ne pouvez pas. Si, nous pouvons. » Les mots reviennent, insistants : persistance, rêve, audace. « Ce projet a commencé comme un rêve. Nous sommes une petite équipe engagée dans un projet immense. Nous avons commencé ici, au Liban. Alors il ne faut jamais perdre espoir, ni cesser de rêver. Nous avons osé et rêvé. »

Au-delà du record, la veillée porte enfin un plaidoyer sur la place de la musique elle-même. « Au Liban, la musique est rarement valorisée, observe-t-elle. On la réduit souvent à un divertissement. » Ce marathon entend contester cette vision. « Nous montrons au monde qui nous sommes réellement. Le Liban n’est pas seulement un pays de guerres et d’obscurité. C’est aussi un pays de joie, de musique et d’art. »

Une nuit de décembre sur la route de Kfardebian a déjà valeur de seuil. À mesure que l’on s’élève, les constructions se raréfient, les arbres se découpent en ombre compacte et, lorsque surgissent les lumières de l’école des Saints-Cœurs, l’intuition s’impose : ce qui s’y joue dépasse l’événementiel. Il ne s’agit ni d’un concert ordinaire ni d’une succession de chants de Noël, mais de cent soixante-dix heures de musique ininterrompue. Du 16 au 23 décembre, les organisateurs ambitionnent d’inscrire Kfardebian dans le livre Guinness des records en orchestrant le plus long concert de Noël jamais réalisé, une semaine entière de chant sans interruption.Dès la première soirée, l’affluence a donné la mesure de l’attente. Près de 2 000 visiteurs se sont pressés sur le site, contraignant les...
commentaires (2)

Petite correction: le 3D mapping a été réalisé par Cre8mania (et non Cresmania). Merci

Klara Samaha

01 h 13, le 03 janvier 2026

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Commentaires (2)

  • Petite correction: le 3D mapping a été réalisé par Cre8mania (et non Cresmania). Merci

    Klara Samaha

    01 h 13, le 03 janvier 2026

  • Les libanais ont la folie du Guinness. Mais ce qui m a interpellé, est la cinquième chanteuse à partir de la droite. Son couvre chef semblerait révélé qu elle provient du sud. Bravo à elle

    Zampano

    10 h 36, le 18 décembre 2025

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