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Nos lecteurs ont la parole

L’individu souverain

Jusqu’alors, les dieux de l’Antiquité exerçaient une emprise totale et exclusive sur leurs sujets : qu’il s’agisse des modalités de la vie familiale, des droits de succession et de propriété, des institutions politiques, le destin de l’individu était étroitement lié aux dieux de la Cité et appartenait à celle-ci – les Athéniens à Athènes et les Romains à Rome – ; pour les Anciens, si l’on n’était pas citoyen, on était métèque ou barbare, donc inférieur en droits, quant aux esclaves, ils n’étaient que des « propriétés animées », selon Aristote.

Tout changea il y a deux mille ans : un obscur prédicateur du nom de Jésus se mit à tutoyer le pêcheur et la samaritaine, la prostituée et le publicain, les humbles et les puissants, les riches et les pauvres, sauva la femme adultère de la peine infamante de la lapidation, affichait son amitié avec Marie-

Madeleine, et quoique attaché à l’enseignement biblique, se moquait des dogmes de la hiérarchie dont la loi du Talion, prônait l’amour du prochain et la fraternité humaine. C’est le point de départ d’une révolution politique et culturelle qui a façonné nos mentalités, nos traditions, nos représentations ainsi que les institutions libérales de notre temps. Avec le christianisme qui est une foi de salut individuel, la foi devient un lien mystique entre Dieu et l’homme. Chaque être est libre d’assumer sa foi et donc de vivre selon sa conscience. Puisqu’il possède une âme unique et irremplaçable, il est au centre de l’éthique chrétienne qui n’admet pas que l’on puisse sacrifier l’individu à l’arbitraire du pouvoir ou de la collectivité. Et comme la foi est indifférente à la politique, l’individu est seul souverain de ses institutions ici-bas. Les deux notions, celles de l’individu et de son autonomie, prennent toute leur signification puisqu’elles sont à la source de la démocratie libérale. Dans une société libre, chaque personne a, en elle-même, une importance capitale : chaque vie porte une espérance et chaque espérance, une liberté.

Mais les individus ne sont pas des atomes isolés, ils participent d’un système de valeurs qui les intègre dans la Cité. Avant d’être un territoire, celle-ci est un corps politique (dans le sens le plus élevé du terme) : la Cité n’existe que s’il se forme, au-dessus des individualités consentantes, une entité collective qui incarne les aspirations de tous. Pour cela, et malgré les nombreux et souhaitables débats qui caractérisent la démocratie libérale, il y a, entre les citoyens, un consensus sur les choses essentielles : les libertés publiques, les institutions politiques, la reconnaissance des autres partis (alternance au pouvoir), le sens du compromis… Ce consensus, nul ne l’a mieux défini que Pierre Manent, paraphrasant Tocqueville : « L’homme des sociétés démocratiques cherche en lui-même ses opinions, mais il ne les y trouve ou du moins ne les y reconnaît que s’il les vit aussi en son semblable, que si elles sont autorisées par l’opinion commune et soutenues de toute la force du pouvoir social. »

Cette liberté, l’Occident chrétien n’en a pas toujours fait bon usage : cette civilisation a été parcourue par des tragédies qu’elle s’est elle-même infligée, qu’elle a infligé aux autres peuples et qui ne l’honorent pas. Des croisades à l’Inquisition, de l’esclavage au colonialisme, des guerres effroyables au XXe siècle aux camps de la mort des nazis, l’Occident chrétien a trahi ses principes initiaux qui avaient fait son originalité. Conscient des crimes qu’il a commis pour dominer le monde, l’Occident en souffre. Mais, tiraillé entre l’ange et la bête, il réussit toujours à retrouver une forme de salut grâce à son exceptionnelle capacité à se remettre en question et à se réinventer : inquisiteur au Moyen Âge, il valorise aujourd’hui la liberté de conscience ; esclavagiste et colonialiste il y a peu, il donne au monde les chartes de droits et de libertés. Tant de fois entré en barbarie, l’Occident s’est relevé de ses décombres car il n’a jamais cessé de privilégier l’être humain, sa vie et ses libertés.

Les philosophes athées – et qui professent leur athéisme – Paolo Florès et Jurgen Habermas affirment, dans The Christian Science Monitor du 15 septembre 2006, que « le christianisme, et rien d’autre, demeure le fondement de la liberté, de la conscience, des droits de l’homme et de la démocratie (…). À ce jour, nous ne pouvons tabler sur rien d’autre que sur le christianisme. Nous continuons à nous abreuver à cette source ».

Sam HAROUN

Essayiste

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Jusqu’alors, les dieux de l’Antiquité exerçaient une emprise totale et exclusive sur leurs sujets : qu’il s’agisse des modalités de la vie familiale, des droits de succession et de propriété, des institutions politiques, le destin de l’individu était étroitement lié aux dieux de la Cité et appartenait à celle-ci – les Athéniens à Athènes et les Romains à Rome – ; pour les Anciens, si l’on n’était pas citoyen, on était métèque ou barbare, donc inférieur en droits, quant aux esclaves, ils n’étaient que des « propriétés animées », selon Aristote. Tout changea il y a deux mille ans : un obscur prédicateur du nom de Jésus se mit à tutoyer le pêcheur et la samaritaine, la prostituée et le publicain, les humbles et les puissants, les riches et les pauvres, sauva la femme...
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