De son timbre voilé, avec son débit lapidaire – le juge qu’il est prononçant une sentence –, le Premier ministre Nawaf Salam lançait à Beyrouth, le 9 décembre, le chantier du Parc Rafic Hariri. L’événement est passé inaperçu. Inaugurer les chrysanthèmes fait après tout partie des multiples tâches d’un Premier ministre. Inaugurer un parc dans la jungle de ciment beyrouthine n’est pourtant pas anodin, surtout quand celui-ci, récupéré sur les remblais du front de mer, devrait représenter le plus vaste espace de détente et de rencontre pour les habitants de la ville. Plus surprenant encore, après des décennies de négligence, les tâches vitales toujours remises à plus tard au prétexte des guerres et de l’instabilité, c’est au moment où les Libanais sont le plus incertains de l’avenir que s’enclenche le chantier de ce parc auquel plus personne ne croyait. À l’heure où se pose la grande question du désarmement du Hezbollah par l’armée régulière notoirement sous-équipée, au risque d’une reprise prochaine des offensives israéliennes, Beyrouth s’offre donc un jardin.
On pourrait penser qu’il s’agit d’un geste symbolique et qu’une première pierre n’est pas toujours la promesse d’un édifice. Ou soupçonner la compagnie Solidere, gérante de cet espace, d’une opération marketing à l’intention d’éventuels investisseurs. Ou étreindre ce déni dont nous autres, Libanais, sommes champions, chausser ses œillères et se dire qu’après tout, un jardin public ne doit pas forcément finir en asile pour les déplacés des bombardements israéliens. Ou se réjouir que quelqu’un dans ce pays envisage un après heureux, soit capable de se projeter dans cinq ans, et que ce jardin, ce nécessaire poumon vert, fasse partie d’une vision enfin optimiste de l’avenir. On pourrait songer aussi au pouvoir pacificateur, peut-être protecteur, d’un paysage créé pour inviter les habitants à se rencontrer, se mêler les uns aux autres, pour permettre aux enfants de toutes les communautés de jouer ensemble et de s’en souvenir, eux qui sont nos pages blanches.
On notera qu’un jardin, ce lieu où la nature se dompte, est un puissant symbole de civilisation, ce qui en fait une parade contre les guerres et les agressions barbares. Les jardins ont longtemps été une sorte d’écriture verte de l’autorité, une mise en scène du pouvoir. L’un des cas les plus spectaculaires demeure Versailles, où Louis XIV impose à la nature une géométrie implacable. Dans les tracés de Le Nôtre, dans la symétrie des bosquets, dans les bassins qui jaillissent sur commande, le pouvoir se manifeste comme une force capable de discipliner le vivant. Une autre facette est celle des jardins à l’anglaise parsemés d’artefacts de tout l’Empire britannique, des jardins inclusifs et publics, en apparence laissés à l’imagination de la nature, version végétale d’un ordre politique tourné vers la population, instruments d’une gouvernance qui cherche à pacifier la ville, à discipliner les foules, à leur permettre de se « défouler » en leur offrant des lieux d’expression comme Hyde Park, à Londres.
Notre parc beyrouthin en bord de mer, pas plus que la forêt des Pins, son pendant au cœur de la ville, n’aura sûrement pas de quoi intimider l’armée israélienne. Mais il offrira aux habitants ce nécessaire détour par la nature qui permet de se recollecter et d’évacuer ses tensions. Comment ne pas se souvenir que l’ancien chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, s’opposait sans cesse à toute amélioration dans les villes et villages du Liban au prétexte qu’il valait mieux n’avoir « rien à perdre ». Avoir quelque chose à perdre, au final, c’est valoir quelque chose. Et cette valeur, on a beau dire, protège mieux que de ne valoir rien.


Le Paradis Terrestre fût pour la joie et l'épanouissement de la Vie-cadeau du créateur... espérons que ces jardins, au liban, soient mieux appréciés et mieux respectés que l'original
15 h 16, le 13 décembre 2025