J’ai été sollicitée pour coordonner la transmission télévisée de la visite du pape, avec Bassem Christo le réalisateur comme partenaire.
C’est un projet qui ne se refuse pas. Nous avions deux mois. Juste deux mois. Pour nous réunir avec le comité d’organisation, repérer les lieux où se rendrait cet adorable pape, décider du nombre de caméras, du personnel, de la logistique, des équipes. Il allait passer 44 heures durant lesquelles il ne s’arrêterait que pour dormir.
Il était clair depuis le début qu’aucune chaîne de télévision au Liban ne pourrait couvrir seule toutes les activités de ce pape vigoureux et enthousiaste.
Et le premier miracle survint. Toutes les chaînes ont offert ce qu’elles avaient. Du petit car régie de Manar aux impressionnantes master control room mobiles de MTV en passant par la LBC, Télé Liban, Télé Lumière, al-Jadeed. Celles qui n’avaient pas les moyens ont retransmis l’image unifiée unique commune à tous et mobilisé leurs équipes de news et leurs plateaux pour l’événement.
Nous avons, pendant 44 heures, mis de côté les éternelles querelles des chaînes (c’est moi le plus fort, le plus rapide, etc.) et la production a pris le pouvoir.
Cet immense pouvoir d’être les yeux de tous, le vecteur unique de la réalité, le prisme enchanteur de l’action.
La magie de la retransmission en direct : pas de droit à l’erreur.
Et cette complicité, de tous ceux qui sont sur le terrain, qui s’installe, sans que nous ayons besoin de distribuer les rôles, de faire respecter la hiérarchie, de donner des ordres : cameramen, chefs de plateau, techniciens son, ingénieur télécom, ingénieurs image, spécialistes lumière, chauffeurs de SNG (satellite news gathering), fournisseurs de générateurs, responsables de transmission satellite, scriptes, assistants toutes catégories et les nouveaux venus au bataillon : les géniaux drones opérateurs qui ont permis ces fabuleuses images prises du ciel.
Tout ce monde – 400 personnes environ – se met en place avec une rapidité et surtout une spontanéité étonnantes. Comme des pièces de puzzle aimantées et téléguidées.
On s’organise, on s’entraide, on se rend deux, trois, quatre fois au même endroit pour les repérages, on s’appelle à toutes les heures, on s’échange des « Yaatik el-aafyé » à tout bout de champ parce que l’on sait que chaque personne fait son maximum, qu’elle est déjà au bout du rouleau mais ira jusqu’au bout de cette folle et formidable aventure. Et les gens de la sécurité de la présidence, qui nous retrouvent partout où ils vont, rejoignent ce cortège invisible de forces de la nature anonymes et appliquées.
Partout des êtres dévoués, professionnels, unis dans une même obsession : bien recevoir le pape, faire honneur au pays, montrer ce dont nous sommes encore capables, ce pourquoi nous méritons de vivre en paix. Et tout se déroule comme du papier à musique.
Bien sûr je pourrais commencer à énumérer les erreurs survenues à l’antenne et les choses que nous aurions pu faire autrement. Mais l’essentiel y était : des prises de vue mémorables, un accompagnement minute par minute, des témoignages poignants et fabuleux et ce pape souriant et si bon à regarder, à écouter et à suivre pendant 24 heures de live.
Le pape va me manquer. Parce qu’il nous a redonné ce sentiment réconfortant d’appartenir à un pays que nous adorons mais qui a besoin d’un projet unificateur, comme la venue d’un pape ; à un pays dont les habitants sont prêts à se dépenser, à s’unir, à allier leurs forces, à oublier tout ce qui les sépare, à communier dans une énergie positive, constructive, communicative.
Ce pays me manque. Je crains de retrouver après le départ du pape le pays du chacun-pour-soi.
Voilà pourquoi le pape me manque.
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Bravo Janane, c'est ca le Liban auquel on aspire et qui devrait inspirer tout le monde...... 'Plus l’ État se développe, enserrant les hommes de ses mailles exactes et glacées, plus la confiance humaine aspire à placer à l'autre bout de cette chaîne immense l’image adorée d'un homme (et femme) protecteur(s).' Marguerite Yourcenar
15 h 48, le 04 décembre 2025