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Les mirages de la vie conjugale

Les mirages de la vie conjugale

D.R.

Accords suspendus de Helen Garner, traduit de l’anglais (Australie) par Jacqueline Odin, Christian Bourgois, 2025, 174 p.

Certains romanciers parviennent à accomplir un exploit qui peut sembler paradoxal : créer des personnages si insignifiants et pourtant si profondément émouvants. C’est que leurs existences mesquines et bornées, leurs illusions risibles et leurs petites misères de tous les jours – que l’on songe seulement à Emma et Charles Bovary – dévoilent une beauté à la fois éblouissante et prosaïque, celle du quotidien. C’est ce tour de force que réalise Helen Garner – grande figure de la littérature australienne encore peu connue des lecteurs francophones – dans Accords suspendus, roman publié en 1984 et traduit en français tout récemment.

La médiocrité est la caractéristique essentielle des protagonistes de ce récit. Rien en eux n’est réellement intéressant, si ce n’est les illusions qu’ils entretiennent sur eux-mêmes. C’est ainsi que Dexter et Athena Fox, couple marié dans la quarantaine, se croient heureux dans leur vie tranquille, en banlieue de Melbourne. Ils s’occupent de leurs deux garçons, dont l’un est atteint d’un grave handicap mental, se promènent chaque soir après avoir mis les enfants au lit, et, de temps en temps, Athena joue du Bach – très mal – sur le piano de la cuisine. Ils s’imaginent mener une relation idéale : « Elle l’aimait. Ils s’aimaient. Ils étaient amis », écrit Helen Garner avec une ironie subtile, presque imperceptible, et pourtant d’une cruauté dévastatrice. Une ironie qui irrigue tout le roman, hantant chaque scène.

Leur relation se délite progressivement, jusqu’à devenir méconnaissable : « L’édifice tremble. Athena cesse de manger, bien qu’elle continue à acheter de la nourriture et à cuisiner. Ses vêtements flottent sur elle, mais ceux de son mari et de ses enfants sont toujours propres et prêts. Elle se met à marcher seule le soir, il lui tarde d’être hors de la maison, ils ne peuvent capter son attention une fois que le soleil s’est couché, ses yeux vagabondent du côté de la porte ouverte, et Dexter sait qu’il n’est pas invité. Elle revient après qu’ils se sont endormis, et pourtant se réveille avant eux. Sa vie sexuelle est solitaire… »

Et néanmoins, le catalyseur d’un tel effondrement est d’une banalité presque troublante : un jour, Dexter croise Elizabeth, une amie de l’université qu’il n’avait pas revue depuis de nombreuses années et l’invite chez lui. Avec elle font irruption sa sœur Vicki, dix-sept ans, et son amant Philip, un musicien, qui viennent bouleverser le quotidien des Fox, leur faisant entrevoir une vie plus libre, insouciante et bohème – ce qui suffit à ébranler les fondements de leur relation.

Pour Athena, la liberté pressentie s’incarne en la personne de Philip, bien qu’il soit d’une platitude extrême. Sa seule présence lui révèle la fadeur de sa vie de femme au foyer et ravive en elle des désirs longtemps oubliés – désirs sexuels, mais aussi soif d’une existence plus riche et plus aventureuse. Elle quitte son mari et ses enfants pour partir avec Philip à Sydney – où il joue de la guitare dans des bars – et revient une semaine plus tard avec pour unique bilan une amère désillusion.

Quant à Dexter, jusque-là d’un optimisme incurable, il ressemble à un enfant confronté à la dure réalité. La perspective que son mariage puisse s’effondrer pour des raisons si anodines le terrifie, ce qui le conduit, après une nuit d’ivresse, à coucher avec Vicki. Dans l’un de ses rares instants de lucidité, il se dit, pensant à lui-même et à sa femme : « C’était ce que les gens faisaient. Il n’aimait pas ça. Il détestait ça. Mais il était dans cet univers moral maintenant, et il n’y aurait pas de retour possible. »

En fin de compte, le couple ne se brise pas, mais Athena et Dexter vivent désormais dans ce nouvel « univers moral ». Ils ne peuvent plus revenir au temps de leur innocence : la conscience de la médiocrité de leur existence, de leur insatisfaction profonde et de la fragilité de leurs liens les accompagne dorénavant à chaque instant. Il leur faut composer avec cette réalité.

Avec une cruauté presque insoutenable, Helen Garner dissèque la vie conjugale, dévoilant les leurres et mensonges qui en maintiennent le précaire équilibre. Ce faisant, elle traite ses personnages avec une méchanceté rarement égalée chez d’autres romanciers : elle dénude leurs âmes, exposant toute leur insignifiance et l’insipidité de leurs rêves. Et pourtant, cette méchanceté se conjugue à une tendresse vibrante et inattendue. Car tout en maltraitant Dexter et Athena, elle fait preuve d’une immense compassion qu’elle communique au lecteur avec une force bouleversante.


Accords suspendus de Helen Garner, traduit de l’anglais (Australie) par Jacqueline Odin, Christian Bourgois, 2025, 174 p.Certains romanciers parviennent à accomplir un exploit qui peut sembler paradoxal : créer des personnages si insignifiants et pourtant si profondément émouvants. C’est que leurs existences mesquines et bornées, leurs illusions risibles et leurs petites misères de tous les jours – que l’on songe seulement à Emma et Charles Bovary – dévoilent une beauté à la fois éblouissante et prosaïque, celle du quotidien. C’est ce tour de force que réalise Helen Garner – grande figure de la littérature australienne encore peu connue des lecteurs francophones – dans Accords suspendus, roman publié en 1984 et traduit en français tout récemment.La médiocrité est la...
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