D.R.
Le Jardinier et la Mort de Guéorgui Gospodinov, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, Gallimard, 2025, 240 p.
Rien n’est plus banal que la mort, inéluctable pour tous ; et pourtant rien n’est plus extraordinaire. C’est un événement qui brise la trame ordinaire des jours. Nous l’anticipons, sans jamais vraiment y croire. Qu’il s’agisse de notre mort ou de celle de nos proches, personne ne nous a appris à l’affronter. Face à elle, nous sommes démunis.
C’est précisément ce désarroi que l’écrivain bulgare Guéorgui Gospodinov dépeint dans Le Jardinier et la Mort, un roman autobiographique dans lequel il relate l’agonie de son père. Cette période de sa vie, l’auteur la décrit comme « l’année la plus heureuse et la plus triste à la fois ». La plus heureuse, car il vient d’être reconnu mondialement, ayant tout juste remporté le prestigieux International Booker Prize pour son roman Le Pays du passé. La plus triste, car son père – un homme « fier, ombrageux, robuste, grand, beau et susceptible », dans les bras duquel il trouvait, enfant, refuge et sécurité – se meurt d’un cancer, humilié par d’atroces douleurs et par l’obligation de porter des couches.
« Je crois que j’ai fait pipi », lui dit son père sur le seuil. Il venait de faire un trajet de trois cents kilomètres, de son village jusqu’à l’appartement de son fils à Sofia, allongé sur la banquette arrière pour atténuer un peu la douleur. Le lendemain, il subit des examens médicaux ; les résultats révèlent qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre – en fait, un seul mois, qu’il passera dans l’appartement de son fils. Il ne retournera plus ni à son village, ni à son jardin.
Un jardin qui lui avait sauvé la vie. Dix-sept ans plus tôt, il avait été atteint d’un premier cancer, et le pronostic s’avérait plutôt sombre. Alors, dans la cour vide devant sa maison de village, il commença à cultiver des fruits, des légumes et des fleurs. C’était un travail à plein temps, un labeur exténuant qui l’absorba complètement. « Le jardin était son autre vie possible, sa voix et tout ce qu’il taisait. C’est par lui qu’il parlait, et ses mots étaient pommes, cerises, grosses tomates rouges. » Et il survécut.
Il appartenait à une génération d’hommes qui, nés à la fin de la Seconde Guerre mondiale et élevés sous le socialisme, n’avaient pas connu d’enfance véritable et étaient incapables d’exprimer leurs sentiments. De ce fait, il n’avait jamais dit à Guéorgui qu’il l’aimait. Mais il l’aimait. Beaucoup, en effet. Toutefois, il ne l’exprimait qu’indirectement. Pendant les dix-sept dernières années de sa vie, c’est par son jardin qu’il lui disait son amour : en le lui montrant, en lui offrant des pommes de terre, des cerises, des roses. Son jardin était une extension de lui-même – c’était en quelque sorte l’œuvre de sa vie.
Et maintenant, il doit mourir dans l’appartement de son fils, et celui-ci ne sait pas quoi faire. Il lui change les couches, lui met des patchs antidouleur puissants, lui tient la main, lui fait la lecture, s’allonge parfois auprès de lui – mais il ne sait pas comment lui dire adieu, ni comment accepter la séparation définitive et imminente. « Pourquoi personne ne nous apprend que faire avec la mort des autres ? » se demande-t-il, déboussolé.
Quant à son père, il n’est plus qu’un corps décharné et souffrant. Terrassé par la douleur, il ne s’en plaint pourtant pas, stoïque comme il l’a toujours été. « Rien d’effrayant », ne cesse-t-il de répéter à son fils pour le rassurer. Toutefois, Guéorgui ne peut s’empêcher de voir dans cette douleur effroyable la pire humiliation que la vie puisse infliger à quelqu’un.
C’est cette confrontation avec la fragilité de l’existence et sa finitude qui fait du Jardinier et la Mort un récit à la fois intime et universel. À travers sa relation avec son père, l’auteur réfléchit au lien filial ; et face à la mort de celui-ci, il interroge le rapport que chacun entretient avec la mort, la sienne comme celle des autres. Mais c’est surtout le style de Guéorgui Gospodinov qui transforme ce court roman en un chef-d’œuvre. Un style simple, cristallin, empreint d’une densité poétique et dont l’écrivain lui-même, à l’avant-dernière page, donne la meilleure description : « Je voulais que ce que j’écrivais soit également fatidique et léger, comme l’avait dit quelqu’un, peut-être Nietzsche, peut-être un autre… »
Fatidique et léger : c’est dans ce paradoxe que réside la singulière puissance de ce livre. Nous faire ressentir toute l’ampleur de sa tristesse et de son désespoir, sans jamais s’y appesantir ; dépeindre avec minutie la catastrophe que chacun d’entre nous doit un jour affronter – la souffrance, l’agonie, la mort –, tout en conservant un ton aérien. C’est ce miracle éblouissant que Gospodinov accomplit.