Seul sur mon fauteuil, un dimanche lent, je faisais défiler les titres sur Netflix, sans grande conviction. Depuis le matin, j’évitais soigneusement de penser à la visite du pape au Liban, comme si cela ne me concernait pas… comme si j’avais décidé d’en faire une rumeur lointaine.
Et puis, mes doigts pianotent tout seuls, frénétiquement, compulsivement, sautant d’Instagram à Facebook, de Facebook à Insta… mon addiction quotidienne. C’est alors qu’un post m’attrape : une image des préparatifs à l’aéroport, surgie sur le fil de mes réseaux sociaux. Et soudain, sans vraiment le décider, j’allume la télé. Pour voir.
Et là, je le vois. Le pape descend de l’avion. Le président et son épouse sont là, qui l’attendent, encadrés par la garde militaire. Les canons tonnent, cérémonieux, pour saluer son arrivée.
Et à ma plus grande surprise, je sens mes larmes monter. Impossible de les retenir. Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce que je pleure ? De joie, peut-être. Mais quelle joie, enfin !
Puis j’ai compris. Dans la voix sourde des canons, j’ai reconnu un autre son : celui des départs. Ceux qui annonçaient, autrefois, la pluie d’obus sur nos têtes. Cette image d’une grande réception à l’aéroport m’a plongé, sans avertissement, dans l’enfance. Dans la peur. Dans ce souvenir fugace, presque oublié, de l’espoir. Cet espoir qu’on avait, un jour, d’avoir un pays.
Ce bruit des canons… Je le connais. Il ne s’adresse pas seulement au pape. Il traverse le présent pour venir réveiller le passé. C’est le même grondement, un peu sourd, qui résonnait dans notre chair d’enfants, juste avant que le ciel ne s’ouvre pour déverser sa pluie d’acier. Ce n’était pas un salut, c’était un signal. Celui des départs en catastrophe, des descentes dans les abris, des regards paniqués de nos mères, des mains qui nous tiraient par le bras, sans un mot.
Et maintenant, sur l’écran, cette même détonation se veut festive, protocolaire. Mais en moi, elle ne peut pas résonner autrement qu’en alerte. Elle porte en elle toute la mémoire d’un peuple qui a appris à se méfier, même des gestes solennels. Et l’image du tarmac – cette grande scène blanche sous le soleil, avec ses tapis rouges et ses uniformes repassés – n’a rien d’anodin. Elle entre en collision avec mes souvenirs d’enfance, là où tout était flou, incertain, rongé de peur.
Mais au milieu de cette confusion intérieure, quelque chose émerge. Ce moment-là, aussi troublant soit-il, ravive un éclat oublié. Une sensation que je croyais éteinte. L’espoir. Cet espoir que nous avions, enfants, quand on croyait encore que tout ça – les discours, les réceptions, les visites officielles – allait peut-être changer quelque chose. Qu’un jour, quelqu’un viendrait vraiment. Pour nous. Pour rester. Pour réparer. Et que ce pays deviendrait enfin possible.
C’est l’enfant en moi qui pleurait. Celui qui avait peur, mais qui espérait encore. Espérait qu’un jour, les armes se tairaient. Qu’on aurait une école ouverte tous les jours, des rues sans barricades, un ciel sans menace.
Et c’est l’adulte en moi qui pleure maintenant – non pas parce qu’il croit encore, mais parce qu’il sait. Il sait que cet espoir s’est effiloché avec les années. Il sait que ce qu’on appelait un pays, ce qu’on nommait avec fierté dans les livres d’école, n’est plus qu’une illusion fatiguée.
Je pleure. Parce que c’est plus facile de supporter le désespoir quand on a oublié l’espoir.
C’est tout.
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