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Le Liban a-t-il encore quelque chose à offrir au monde ?


Il n’y a pas un jour où je ne me pose pas la question. Pas un jour où je ne me demande pas si ce pays – notre pays – vaut encore la peine que l’on s’arrache les cheveux à essayer de le comprendre, le décortiquer et, pour les plus téméraires d’entre nous, le sauver. Pas un jour où je ne me demande pas ce qui justifie cet attachement viscéral et assez irrationnel à ce petit bout de territoire pas plus grand qu’un département français. Vous me direz que cela n’a rien d’original – et j’en conviens – que tous les Libanais se posent cette question, et que l’attachement à la terre, à la patrie, à l’endroit d’où l’on vient – chacun mettra les mots qu’il veut sur ce sentiment – est un phénomène universel que l’on retrouve tant chez les plus fortunés que les plus démunis. J’ai pourtant envie de croire que ce qui nous lie si fortement au Liban va au-delà de tout cela. Au-delà des cèdres, de la famille, de la montagne, de la mer, de la cuisine, des amis, de l’humour, de la musique, de la langue, et même de L’Orient-Le Jour, de toutes ces choses que l’on adore mais dont on ne saurait se contenter. J’ai envie de croire que le Liban est plus que cela : qu’il est une idée avant d’être un pays, qu’il est si élastique qu’il peut contenir le monde dans ses 10 452 km2, qu’il est l’un des endroits à partir desquels on le comprend le mieux et qu’il a encore quelque chose de précieux à lui offrir.

Je sais à quel point ces mots sont éculés. Qu’ils participent à entretenir un roman national qui renforce notre narcissisme et jette un voile sur nos plaies. Qu’on se plaît à répéter les paroles de Jean-Paul II – « le pays message » – ou encore celles d’Emmanuel Macron – « un pays plus grand que lui-même », tout en sachant pertinemment à quel point elles sont éloignées de notre réalité. Le Liban dans lequel a atterri ce dimanche le pape Léon XIV – qui nous offre une petite parenthèse de sérénité – est une terre fatiguée et déchirée qui attend, avec angoisse et fatalisme, la prochaine guerre qui viendra le dévorer. Ce n’est pas vraiment un pays et encore moins un message.

Vous me direz que cela ne l’a jamais vraiment été. Que cette image d’Épinal est morte avec les horreurs de la guerre civile ; que notre incapacité à faire nation dit beaucoup plus de nous que notre capacité à « coexister » ; que nous nous regardons en chiens de faïence, obsédés avant tout par la survie de notre communauté ; que notre tolérance à la pluralité, dont nous nous vantons aux quatre coins du monde, si fiers que nous sommes d’afficher des représentants chrétiens et musulmans devant le pape, devient nettement plus limitée quand il s’agit de couleur de peau ou encore de sexualité ; que nous avons été les promoteurs et peut-être même les exportateurs de cet identitarisme forcené et outrancier qui se répand comme un virus partout sur la planète et qui fait que l’on juge une personne non plus en fonction de ce qu’elle pense mais uniquement de ce qu’elle est. Le Liban n’est pas que cela. Mais ce n’est pas non plus totalement autre chose que cela.

N’en déplaise à Khalil Gebran, il n’y a pas deux Liban, le sien et le leur. Il n’y en a qu’un seul et il y en a toujours eu qu’un seul. C’est ce même Liban qui est parfois si grand et parfois si petit, parfois si médiocre et parfois si génial, parfois si attachant et parfois si dégoûtant. Comme si le pays était porté par quelque chose qui le dépasse. Comme si l’on avait demandé à une personne qui peine à tenir debout de supporter sur ses épaules le poids du monde. Le Liban est évidemment trop fragile pour supporter le poids du monde. Et le pire n’est pas que nous ayons échoué à transformer cette utopie libanaise en quelque chose de tangible. La seule utopie qui lui soit d’ailleurs comparable, l’Europe, a elle aussi échoué, et nous avons largement le temps d’inverser la tendance. Ce n’est pas une affaire de quelques années, ni même de quelques décennies, mais bien de plusieurs siècles.

Le pire, c’est que nous sommes en train d’y renoncer. Que nous ne parvenons plus à comprendre que notre hybridité si naturelle – même si elle peut se transformer en une fraction de seconde, et de façon beaucoup plus violente qu’ailleurs, en une haine viscérale de l’autre – est ce que nous avons de plus précieux à offrir au monde. Et le monde en a bien besoin.

La gestion de la pluralité est l’un des plus grands enjeux du XXIe siècle. Or personne n’a encore trouvé la clé, et l’heure est au contraire au repli sur soi et aux identités primaires et meurtrières, alimentées hier par les réseaux sociaux et demain encore plus par l’intelligence artificielle. Le Liban n’a pas toutes les réponses, mais il aurait pu en apporter certaines. Il aurait pu être la preuve vivante que les identités se conjuguent toujours au pluriel sans s’entrechoquer en permanence les unes contre les autres. Il aurait pu incarner l’espoir d’un autre monde. Mais il est au contraire devenu le miroir grossissant de sa décomposition et de son morcellement. Et sur ce point, comme sur le reste, malgré toute la bonne volonté de Léon XIV, il ne faut pas s’attendre à un miracle.

Il n’y a pas un jour où je ne me pose pas la question. Pas un jour où je ne me demande pas si ce pays – notre pays – vaut encore la peine que l’on s’arrache les cheveux à essayer de le comprendre, le décortiquer et, pour les plus téméraires d’entre nous, le sauver. Pas un jour où je ne me demande pas ce qui justifie cet attachement viscéral et assez irrationnel à ce petit bout de territoire pas plus grand qu’un département français. Vous me direz que cela n’a rien d’original – et j’en conviens – que tous les Libanais se posent cette question, et que l’attachement à la terre, à la patrie, à l’endroit d’où l’on vient – chacun mettra les mots qu’il veut sur ce sentiment – est un phénomène universel que l’on retrouve tant chez les plus fortunés que les plus démunis. J’ai pourtant...
commentaires (20)

Oui, le Liban a quelque chose de très précieux à offrir mais...je n'ai pas les mots pour dire quoi. Et oui, l'Europe a réussi à créer un espace de paix à l'ouest après 1500 ans de guerres ininterrompues. Et le pape vient semer....

Axelle Motte

18 h 25, le 01 décembre 2025

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Commentaires (20)

  • Oui, le Liban a quelque chose de très précieux à offrir mais...je n'ai pas les mots pour dire quoi. Et oui, l'Europe a réussi à créer un espace de paix à l'ouest après 1500 ans de guerres ininterrompues. Et le pape vient semer....

    Axelle Motte

    18 h 25, le 01 décembre 2025

  • Je ne suis pas d'accord avec votre point de vue de l'Europe qui n'a pas réussi à appliquer son idéal. Quand on se souvient des guerres mondiales et froides, des millions de morts, l'Europe d'aujourdhui a réussi une paix durable entre ses nations.

    E G

    16 h 37, le 01 décembre 2025

  • Je recommande fortement de découvrir la guerre civile Suisse dans ce podcast "Des conflits oubliés #9 : Bâle perdu. Sonderbund 1847, une guerre très civile [Le Fil de l'épée #42]" . On apprend comment les Suisses se sont obstinés à faire une guerre civile propre, et s'en sont sortis plus unis, avec une consitution qui crée une harmonie entre la nation et ses communautés. On appellait le Liban la Suisse du moyen orient, pourquoi on regarde pas comment cet autre petit pays se gère?

    E G

    16 h 33, le 01 décembre 2025

  • Remarque à tenir compte lors de débats ultérieurs, la tendance """laïcisante""" du journal lors de la visite du pape Léon est le signe d’une rupture, d’une schizophrénie avec une société profondément confessionnelle. Le lecteur, qu’il comment des commentaires ou non s’est bien rendu compte. Lire avec attention les Edito, Edito plus, commentaires, et vous avez le même constat : vous écrivez à des lecteurs hors du Liban, à la diaspora libanaise sensible à cette tendance"""laïcisante""".

    nabil

    10 h 58, le 01 décembre 2025

  • Merci Mr Samrani pour votre editorial : il est tres personnel et sincere , et aussi tres juste et , comme a votre habitude, desabusé Et pourtant nous sommes encore là, vous et nous ….

    Madi- Skaff josyan

    10 h 58, le 01 décembre 2025

  • Où je veux en venir mon cher Samrani, à ceci de particulier, qu’un pays (peuple et État) brade sa souveraineté au profit de causes (elles peuvent être légitimes) des autres, et qu’il cherche par tous les moyens à retrouver cette souveraineté. En guerre depuis plus d’un demi-siècle, le Liban en lambeaux n’a plus rien à offrir.

    nabil

    10 h 42, le 01 décembre 2025

  • """"…DE LA LANGUE, ET MÊME DE L’ORIENT-LE JOUR, DE TOUTES CES CHOSES QUE L’ON ADORE MAIS DONT ON NE SAURAIT SE CONTENTER"""". Et même de votre journal, que vous adorez, ces douze pages mais à quel prix d’abonnement. OHHHHHH, je propose d’inscrire les éditoriaux, les impressions, les commentaires, les décryptages, (votre journal privilégie les commentaires dans la pure tradition française,) modèle absolu de phraséologie, au patrimoine mondial de toute l’humanité. Un cadeau offert que personne ne refusera.

    nabil

    10 h 35, le 01 décembre 2025

  • """"LE LIBAN A-T-IL ENCORE QUELQUE CHOSE À OFFRIR AU MONDE ?""" Ce petit ""quelque chose"" qu’il n’a pas encore ! MAIS SI, IL N’OFFRE QUE DES """"LIBANAIS-ERRANTS"""".

    nabil

    10 h 19, le 01 décembre 2025

  • Génial M. Samrani humour rêve et vérité plus que réel

    Khaled Libnan

    10 h 08, le 01 décembre 2025

  • Le style torturé de l’édito de ce matin reflète-t-il un esprit non moins torturé qui déroute le lecteur sans l’informer?

    NOUHAD BAROUDI

    09 h 41, le 01 décembre 2025

  • Ce miracle aurait lieu lorsque tous les libanais se reconnaîtrons par leur appartenance à la nation et non à leur religion et ceux qui la représentent et qui viennent avec des doctrines étrangères propager la haine de l’autre et la suprématie d’une communauté sur une autre. Ce problème vient d’un complexe d’infériorité que les pays ennemis ont nourri et inculqué aux faibles d’esprit pour pouvoir mieux saccager leur pays en leur croire qu’ils sont des victimes de l’autre, pour nourrir leurs frustrations et leur haine des autres alors qu’ils sont victimes de leur ignorance.

    Sissi zayyat

    09 h 35, le 01 décembre 2025

  • Les Libanais se lavent les mains de ces reproches puisqu’ils ont toujours été sous l’emprise d’un pays puissant. Des Ottomans, aux Français en passant par les Syriens et aujourd’hui par les États-Unis via Israël. En revanche, j’aime votre style, ainsi que celui de votre collègue Scarlett Haddad, simple et fluide et surtout sans “pédanterie”.

    Hitti arlette

    08 h 52, le 01 décembre 2025

  • L’attachement à L’Orient-Le Jour ? Très joli clin d’œil ?… et tellement vrai

    Doumet Lara

    07 h 41, le 01 décembre 2025

  • Et pourquoi ce pays doit exister comme il est? Il est temps de changer sa formule qui n'a jamais marché. Les Libanais prétendent s'aimer mais ne rate pas une occasion pour exprimer leurs grandes différence, sinon leur haine. Son système communautaire et religieux appartient à un siècle passé. Seuls les bénéficiaires continuent a faire son éloge.

    Ma Realite

    07 h 37, le 01 décembre 2025

  • Oui, il ne faut pas s’attendre à un miracle pour la simple raison que le Liban n’est pas un pays mais juste un terrain de jeu qui a été vendu par son peuple au plus offrant et dont ce peuple finira comme le peuple palestinien: sans État.

    Achkar Carlos

    07 h 26, le 01 décembre 2025

  • Construire le vivre-ensemble est aussi difficile que de construire une carh´pedrale gothique , pierre par pierre ! Il faut beaucoup de temps et de patience, mais c'est une idée possible . Opter pour la guerre est facile, il s'agit de saupoudrer son coeur avec une petite pincée de haine, et c'est parti pour tout détruire !

    Chucri Abboud

    07 h 10, le 01 décembre 2025

  • Autrefois les grandes puissances avaient chacune sa confession préférée. La France les maronites, la Russie les orthodoxes, les anglais les druzes, la turquie les sunnites. Avec le développement de la civilisation (!) se sont ajoutés des pays bien démocratiques , la syrie de bachar pour les alaouites et l’Iran des barbus pour les chiites. Même si des choses ont changé, allez donc faire un pays normal de cette salade. Mais on est bien obligés de vivre ensemble et revenir au pacte national et à la constitution n’est pas si mauvais que çà. Saint charbel ne peut pas tout faire seul.

    Goraieb Nada

    07 h 01, le 01 décembre 2025

  • Il offre deja le FAUX VIVRE entre deux SUPER NEGATIONS. - Les adeptes de ma religion sont dans mon LIVRE SAINT, ma CROYANCE et mon ESPRIT les SEULS FIDELES de DIEU... les votres sont pour nous des MECREANTS. Mais, nous voulons vivre avec vous uniquement en ayant la main haute sur tout en HEGEMONES. - Rien de pas vrai et nous le vivons tous les jours. Donc, priere publier. CES DEUX CARCANS DOIVENT ETRE BRISES, pour qu,il y ait vivre ensemble en EGAUX, en PAIX et en FRERES.

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    05 h 44, le 01 décembre 2025

  • Absolument vrai Anthony. L’identité publique de ce pays est devenue floue et surtout vide de composants “utiles”.

    Saade Joe

    02 h 02, le 01 décembre 2025

  • LE SEUL MIRACLE AUHJOURDHUI QUI REMETTRAIT LE LIBAN DANS SA SPLENDEUR ET SON ECONOMIE SERAIT DE FAIRE LA PAIX AVEC ISRAEL UNE FOIS POUR TOUTE ET DONC AUCUNE ARMEE HORS DE L'ARMEE LIBANAISE N'AURAIT MEME LA RAISON D'EXISTER LA PAIX ENTRENERA UN AFFLU DE TOURISTES ISRAELIENS COMME A DUBAI ET RENFLOURA LES CAISSES DE L'ETAT EN MOINS D'UN AN ET ELIMINERA TOUTE CRISE ECONOMIQUE DANS LA PAYS SOMMES NOUS MIEUX QUE LA JORDANIE L'EGYPTE DUBAI ETC. ? LA SEULE QUESTION QUE LE LIBAN DEVRAIT SE POSER : EST CE QUE LA PAIX SERA POUR LE BIEN DU LIBAN ET EN DISANT OUI COMMENCER UN PROCESUS IMMEDIATEMENT

    LA VERITE

    01 h 12, le 01 décembre 2025

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