Permettez-moi de m’adresser à Votre Sainteté, vous qui êtes la planche de salut, aidant les peuples et les nations croyantes à surmonter leurs tragédies et leurs conflits, en instaurant la paix et la sécurité sur leurs territoires et dans le cœur de leurs peuples tourmentés. Parmi ces pays, Le Liban, que vous avez choisi comme la destination de votre première visite apostolique, a le plus besoin de votre compassion et de votre sollicitude. Cette visite revêt une signification particulière pour tous les Libanais, pour l’Église et pour le monde entier.
Votre Sainteté,
Les propos que vous avez entendus et que vous entendrez bientôt au sujet du Liban, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, de la part des politiciens et des religieux, malgré leur sincérité et leur ferveur, relèvent davantage de suggestions émotionnelles que rationnelles.
Donc, je me permets de vous exposer la réalité du dilemme libanais et la manière de le dénouer. En effet, ce que je vais présenter sur ce sujet n’est pas le fruit d’une réflexion personnelle, mais se base sur les idées de grands spécialistes de la géopolitique, de Friedrich Ratzel à Jean Gutmann, en passant par Michel Foucault, parce que c’est seulement dans ce cadre que se définit la réalité de ce dilemme et par conséquent sa seule solution possible.
Ainsi, il convient tout d’abord de classer l’État libanais parmi les pays du monde qui sont considérés comme États-tampons entre deux États qui sont Israël et la Syrie, une situation qui le rend vulnérable vis-à-vis de leur recherche permanente à servir leurs propres intérêts, leurs ambitions et leurs aspirations expansionnistes. En revanche, la géopolitique a confirmé que la seule solution à ce type de dilemme est la neutralité, ou la neutralisation de l’État-tampon, afin de le protéger et de le préserver de ses voisins. Cette neutralisation doit être décidée par le Conseil de sécurité, qui place l’État-tampon sous la tutelle et la protection des Nations unies, tout en confirmant son engagement pacifique en tant que membre de la communauté arabe. Dans ce cadre, nous sommes appelés à tirer la leçon des événements actuels qui dévastent l’Ukraine, État-tampon entre la Russie et les pays d’Europe occidentale.
Votre Sainteté,
La réalisation de l’objectif de neutralisation suppose que les États, en particulier les membres du Conseil de sécurité, soient convaincus de la nécessité, voire de l’impératif, de déclarer la neutralité du Liban, pour des motifs qui sont liés à son rôle historique dans la préservation des valeurs humaines. Donc, le Liban dispose-t-il de preuves suffisantes pour démontrer cette nécessité ?
En effet les lettres de l’alphabet inventées par les Libanais à Byblos au IIe siècle avant Jésus-Christ sont à l’origine des civilisations humaines et constituent l’invention la plus importante de l’histoire de l’humanité, selon les grands historiens ; elles confirment l’importance et la priorité de la culture pour l’être humain qui la privilégie à la force ; selon Will Durant dans son ouvrage L’histoire de la civilisation, elles délimitent « le début de l’histoire » ; elles sont l’expression des racines de la renaissance intellectuelle, linguistique et politique arabe au début du XXe siècle entre le Liban et l’Égypte ; elles sont les promotrices, les protectrices et défenderesses des droits de l’homme, comme l’a montré le rôle joué par le penseur Charles Malek, originaire du Koura, dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme ; elles forment le meilleur exemple donné par la société libanaise pour illustrer le Document sur la fraternité humaine, tel qu’il a été déclaré par le pape François et le cheikh Ahmad el-Tayyeb, grand imam d’al-Azhar.
Votre Sainteté, soyez le bienvenu chez vous, parmi votre peuple et vos amis, que la Vierge Marie, patronne du Liban, vous accompagne.
Amen
Nabil KHALIFÉ
Chercheur en géopolitique
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