L’artiste libanais Nadim Karam parmi ses « Desert Flowers », trois sculptures en forme de lotus installées au pied des pyramides de Gizeh. Photo Enrico Di Leo
Le lotus est un symbole majeur de renaissance dans l’Égypte ancienne, mais il a presque disparu du paysage. Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’idée de faire revivre un symbole effacé ?
Je ne cherchais pas à fabriquer des symboles : ils ont émergé d’eux-mêmes, de manière intuitive, au contact des matériaux. Les racines du lotus germent dans l’obscurité, dans un lieu que l’on ne voit pas, mais sa tige remonte vers la lumière pour s’ouvrir en une forme de beauté. Fragile, rare. Pour moi, il incarne l’effervescence culturelle du Caire et l’immensité des dimensions spatiales et temporelles qui la nourrissent. Ces trois lotus en éclosion parlent autant des profondeurs du passé que de la créativité de ceux qui écrivent aujourd’hui de nouvelles histoires.
Vos « Desert Flowers » émergent du sable comme des récits oubliés. Quelles voix vouliez-vous remettre au jour en les plaçant à Gizeh ?
L’œuvre est composée de fragments laissés de côté par d’autres histoires – mes œuvres précédentes – et d’acier tordu utilisé dans ma série « Stretching Thoughts ». Cet acier provient de bâtiments détruits : il porte le poids du passé, la trace de vies, la mélancolie de ce qui n’est plus. En rassemblant ces fragments recyclés, je vois la beauté de l’humanité et de la nature, mais aussi les complexités et les tragédies qu’un discours dominant, souvent motivé par des enjeux politiques, tente d’effacer.
Pourquoi ces fragments récupérés au cœur de vos sculptures ? Qu’est-ce que ces rebuts permettent de dire ?
Ils nous rappellent notre humanité commune, notre compassion mutuelle et envers la terre qui nous abrite. Rien ne tord les tiges que je récupère comme peut le faire une explosion. Ces matériaux dégagent une énergie née de la destruction. Je crois qu’il faut, au contraire, faire circuler une énergie orientée vers l’expression poétique et créative – transformer ces matériaux en autant de fleurs à travers le monde. Des « explosions » de fleurs dont les parfums endormiraient notre instinct de destruction et éveilleraient le désir de créer.
Les trois fleurs suivent une progression : Sun, Rebirth, Creation. Comment l’avez-vous pensée ?
C’est le cycle naturel du lotus. Autrefois abondant en Égypte, il était vénéré comme un symbole de renaissance quotidienne. Il surgit de la boue, s’épanouit au soleil, se referme la nuit et renaît chaque matin. Même s’il est aujourd’hui extrêmement rare dans la région, j’ai voulu le ramener, l’imaginer émerger du sable en portant avec lui des histoires perdues et des mémoires oubliées.
Le plateau de Gizeh est chargé d’une histoire presque intimidante. Comment créer une œuvre contemporaine dans un lieu aussi monumental ?
En offrant des fleurs éphémères face à ce qui est éternel. L’œuvre ne cherche pas à rivaliser avec les pyramides, mais à dialoguer avec elles. Elles sont des conteuses silencieuses, capables de révéler des histoires enfouies. Elles témoignent de l’énigme et de la dimension magique qui habitent le plateau.

Vous évoquez les « voix inaudibles » que l’histoire a reléguées. Comment la sculpture peut-elle rendre visibles ces absences ?
En créant des moments d’interrogation, d’étonnement, en provoquant des interruptions narratives en zigzag lorsque l’on regarde les pyramides à travers les « Desert Flowers ». La sculpture ouvre des brèches dans le regard.
Votre travail sur les « pensées étirées, négligées ou compressées » réapparaît ici. En quoi « The Desert Flowers » prolonge-t-il cette réflexion ?
Il s’agit toujours de communication : entre l’ancien et le contemporain, entre guerre et paix, entre cultures. L’œuvre réunit de l’acier venu de la République tchèque, d’al-Ula, d’Abou Dhabi, de Shanghai, et de la ferraille tordue par les destructions au Liban. Tous ces fragments, réunis à Beyrouth puis transformés en fleurs, sont une offrande aux pyramides.
Votre installation est temporaire, alors que Gizeh incarne la permanence. Que dit ce dialogue entre art contemporain et lieu millénaire ?
Comme le rappelle Paul Hughes : « Toute œuvre d’art a un jour été contemporaine. » Je vous parle depuis la foire Abu Dhabi Art, où mon travail dialogue avec sa collection d’art précolombien millénaire. Dialoguer avec l’ancien, c’est prendre conscience que ce que nous créons aujourd’hui appartiendra bientôt au passé. D’autres générations en hériteront, le jugeront et poursuivront ainsi le mouvement de l’humanité.
Forever Is Now 5 : l’éternité mise en scène au pied des pyramides
Au pied des pyramides de Gizeh, la cinquième édition de Forever Is Now, organisée par Art D’Égypte by Culturvator, transforme une nouvelle fois le désert en scène ouverte où l’art contemporain se mesure au poids de quarante siècles. Dix artistes venus de dix pays ont investi le plateau avec des œuvres monumentales qui interrogent l’idée d’éternité, chacune à sa manière, entre mémoire, matière et visions du futur.
Parmi les installations phares, Nadim Karam fait surgir du sable « Desert Flowers » trois lotus géants forgés dans de l’acier récupéré, métaphores de renaissance et de résilience qui semblent éclore face aux pyramides. À quelques pas, l’Italien Michelangelo Pistoletto, figure majeure de l’Arte Povera et récemment nommé au prix Nobel de la paix 2025, déploie « The Third Paradise », une méditation sculpturale sur la fusion entre monde naturel et monde façonné par l’homme, comme une tentative de réconcilier deux forces qui structurent notre époque.
Le Portugais Vhils redessine quant à lui une mémoire urbaine avec « Doors of Cairo », un labyrinthe de 65 portes réemployées, dont les surfaces patinées semblent avoir absorbé des décennies de récits anonymes. L’artiste brésilienne Ana Ferrari érige « Wind », une forêt de 21 flûtes monumentales en aluminium poli, dressées comme des colonnes vibrantes captant la lumière du désert et la transformant en rythme.
Avec « Infinity Echoes », Alex Proba et SolidNature rendent hommage au temps géologique et aux textures premières de la terre, invitant le visiteur à lire les strates d’un paysage qui dépasse l’échelle humaine. L’artiste égyptienne Salha al-Masry, avec « Ma’at », revisite un ancien sceau royal pour en faire une installation participative sur la justice et l’équilibre. Plus conceptuel, « Null » du Recycle Group explore la rencontre entre foi et conscience numérique, là où spiritualité et technologie s’entremêlent.
De la Corée du Sud au Bénin, en passant par la Turquie et l’Égypte, chaque proposition ajoute une couche de récit à ce paysage millénaire. L'installation dure jusqu'au 7 décembre.
Nadim Karam, bio express
Architecte, sculpteur et artiste visuel, Nadim Karam développe depuis près de trois décennies une œuvre singulière qui mêle narration poétique, interventions monumentales et réflexion sur la mémoire collective.
Formé en architecture à l’Université américaine de Beyrouth, puis à l’Université de Tokyo, il forge très tôt une approche où formes sculpturales et pensée urbaine dialoguent. À partir des années 1990, ses premières « Processions » investissent les villes avec humour et symbolisme, annonçant une pratique tournée vers la création de récits publics.
Ses séries emblématiques –« Stretching Thoughts », « Neglected Thoughts », « Compressed Thoughts » – explorent l’idée des pensées étirées, abandonnées ou comprimées, souvent incarnées dans des matériaux récupérés. Son travail s’est déployé à Beyrouth, Dubaï, Prague, Melbourne, et dans de nombreuses villes où ses sculptures monumentales instaurent un dialogue entre mémoire, espace et imaginaire urbain.
Avec « Desert Flowers », présenté cette année à Forever Is Now 5, Karam poursuit son exploration de la résilience, en faisant émerger du sable de Gizeh trois lotus d’acier incarnant la renaissance, la transformation et la persistance des récits enfouis.



Pauvres pyramides....
20 h 26, le 25 novembre 2025