Voter… Depuis la signature des accords de Taëf, les Libanais en ont si fréquemment été privés que chaque occasion de le faire a été vécue comme une revanche contre l’adversité et un pied de nez à Nabih Berry qui avalait plus souvent qu’à son tour la clé du Parlement. À la veille de chaque échéance électorale, quand celle-ci était enfin fixée, le Liban était en turbulence. Les mauvais joueurs recouraient évidemment aux rumeurs et aux délations – un sport certes répandu chez les candidats partout ailleurs –, mais aussi et surtout aux attentats, parfois en série. Cette méthode fort prisée par la Syrie assadienne, qui tirait les ficelles, avait l’avantage d’abréger le suspense du dépouillement. Faute de champions, il ne restait au camp des assassinés (celui de Rafic Hariri, en ce temps-là) qu’à baisser les bras. Le camp assassin (Hezbollah et prosyriens), lui, n’avait pour seule obligation que de préserver sa majorité arrachée, prétextant sans cesse de l’instabilité du pays – qu’il entretenait complaisamment –, pour ajourner les échéances électorales. Le Parlement s’autoreconduisait, la vie politique patinait, l’ombre des armes oblitérait tout débat.
De 2009 à 2018, toute la génération en âge de voter s’est sentie mise à l’écart, ayant vite compris que scrutin ou pas, tant que le Liban était sous tutelle, son bulletin ne servirait à rien. Certains, dégoûtés, ont renoncé à tout engagement politique. Ils ne cherchaient plus, comme d’autres avant eux, qu’à quitter le pays, acquérir un passeport étranger et tourner le dos à cette tension stérile qui les empêchait d’avancer. Entre la domination du Hezbollah et son allégeance syro-iranienne, les conflits internes souvent violents (on se souvient de l’expédition punitive du Hezbollah en mai 2008), les menaces externes, notamment israéliennes depuis 2006, les discours de haine qui tombaient souvent très bas, les débats télévisés qui finissaient en empoignades, seuls les mobilisaient les crises liées à la vie quotidienne en tête desquelles l’électricité de plus en plus défaillante et la gestion des ordures, ces deux vaches à lait du système politico-mafieux. De plus en plus, il leur apparaissait que le salut ne viendrait que d’eux-mêmes, main dans la main, épaule contre épaule. L’unité impossible des gouvernements d’union nationale forcée, l’inefficacité d’un État dépouillé, ce sont les citoyens qui y remédieraient.
Les émeutes déclenchées en octobre 2019 ont révélé ce que le Liban officiel, la banque centrale, son gouverneur Riad Salamé et ses banques acolytes, ne pouvait plus cacher : le pays était en faillite, pire, il ne lui restait aucun ami pour l’aider à se tirer d’affaire. Ce fut une bulle de colère et de désespoir emportée par le temps perdu aux guichets des banques pour tenter de grappiller quelques sous, puis par l’épidémie de Covid qui interdisait la promiscuité. L’explosion dévastatrice du 4 août 2020 a ranimé cette « révolution » d’une autre manière. La solidarité qui s’était organisée en 2019 avait trouvé, dans le grand moment de solitude qui avait suivi le désastre, de nouveaux canaux. L’action, pour la première fois, fut le maître-mot. La société civile avait pris tout son sens. Des groupes de jeunes Libanais étaient venus de loin pour secourir, déblayer, aider à la reconstruction, distribuer des aides. Cette force nouvelle devait se refléter dans les élections suivantes.
En 2022, beaucoup s’étaient donné le mot pour voter en faveur de candidats indépendants supposés incarner leurs aspirations. Malgré une percée honorable, ces derniers avaient finalement déçu, mais l’establishment traditionnel avait vu ses astres ternir. La soif de renouveau a rebattu les donnes sempiternelles. Cette année-là, les élections avaient eu un goût différent. Devant les consulats libanais du monde entier, les jeunes expatriés avaient retrouvé dans les longues files le réconfort de l’appartenance. Il y avait comme une joie d’exercer cette liberté précieuse entre toutes : faire de son opinion un poids, fut-il celui d’un morceau de papier. Il y avait aussi cet effort de respecter l’opinion contraire sans en venir aux mains, comme « ils » le font au Liban. Ils étaient beaux et fiers, pouce au violet de gentiane brandi comme un serment indélébile. Dans les villages du pays profond dont les forces vives avaient été aspirées par les villes, les électeurs arrivaient intimidés, osant à peine lever les yeux vers les lieux de l’enfance et ceux qui étaient restés, qui avaient pris de l’âge, perdu des dents. Ils étaient accueillis par des troupes de dabké, des fanfares, cet hymne national qui reprenait sens.
Ces derniers mois ont été pour le moins difficiles. La nouvelle équipe au pouvoir interroge. Sont-ils bien ceux en qui les Libanais ont tant espéré ? Une nouvelle chance est donnée à la société des faiseurs d’affiner ses choix, croire encore en sa capacité d’ouvrir l’avenir. Pour ceux qui vivent à l’étranger, aujourd’hui est le dernier jour d’inscription. Yalla !


On pourrait s’inscrire pour voter mais où sont les candidats avec leurs programmes s’exprimant sur les changements qu’ils comptent réaliser s’ils accèdent à la chambre? Il n’ya pas longtemps on avait mis tous nos espoirs dans des candidats dits de changement mais hélas on a tous été déçus. A mon avis on a besoin d’un changement radical de ce système politique qui ne fonctionne plus et c’est la tout un chantier!
14 h 16, le 21 novembre 2025