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Nos lecteurs ont la parole

Au Liban, une justice sous l’échafaud

Deux condamnations à mort en 2024, deux personnes, deux vies. Bien qu’aucune exécution n’ait eu lieu depuis cette date, notre démocratie conserve encore le droit de donner la mort.

Au Liban, la peine de mort est inscrite dans le Code pénal. Aujourd’hui encore, des dizaines d’hommes attendent, dans le silence des couloirs de la mort. On ne tue plus ni par la corde, ni par les balles, mais par la loi, par le silence.

À travers le monde, de nombreux États ont déjà tourné la page de la peine capitale. Le 9 octobre 2025, en France, Robert Badinter, abolitionniste, garde des Sceaux, fit son entrée au Panthéon. J’étais là, au milieu d’une foule, célébrant la fin d’une justice qui tue. Pourtant, ce n’était pas la joie que je ressentais, mais une interrogation silencieuse sur notre pays, sur notre République, sur ce que nous voulons appeler justice. Une question d’une complexe naïveté, pourquoi notre justice tue, pourquoi notre loi autorise aujourd’hui encore qu’on ôte la vie au nom du droit ?

La peine de mort a-t-elle encore sa place dans nos sociétés modernes ?

Les arguments en faveur de la peine de mort perdent progressivement de leur solidité. Cent treize, c’est le nombre de pays abolitionnistes, et tous les arguments autrefois mobilisés pour défendre la peine de mort se voient aujourd’hui contestés, par les chiffres, par la science, par la logique.

La peine de mort est irrévocable et c’est bien là ce qui en constitue l’un des principaux enjeux. La justice humaine porte en elle la même fragilité de la nature de l’homme. Elle se trompe. D’après une étude du Death Penalty Information Center, au moins 4 % des condamnés à mort sont innocents. Ce pourcentage n’est pas qu’un chiffre, il est des rêves, des histoires, des vies arrachées par une condamnation injuste.

Même en admettant l’absence d’erreur, cette peine demeure difficile à justifier. Pour l’argument de la punition cruelle, la peine de mort n’est pas, comme ce que certains l’affirment, la forme la plus sévère de sanction. La mort est brutale, mais brève. Elle tranche le fil de la souffrance au moment même où elle s’abat. Anéantissant toute possibilité de conscience, de doute ou de rédemption.

Quant à l’argument de la dissuasion, l’histoire et l’expérience humaine démontrent qu’aucune peine, aussi sévère soit-elle, ne peut dompter la passion criminelle. La peur de la mort succombe toujours, face à l’élan de la pulsion. Cette réalité vaut d’autant plus pour le crime politique ou le terrorisme. Ceux qui s’y engagent ont déjà accepté la mort, certains allant jusqu’à en faire un instrument au service de leur cause.

Les chiffres confirment cette évidence. D’après Amnesty International, au Canada, le taux d’homicides avait diminué de 44 % en 27 ans depuis l’abolition de la peine de mort.

Enfin, même le raisonnement économique aboutit au même constat. D’après le Death Penalty Information Center, les coûts liés à une condamnation à mort se révèlent nettement supérieurs à ceux liés à l’incarcération à perpétuité, logement, nourriture et prise en charge du détenu compris. La peine capitale montre ainsi ses limites sur le plan moral, rationnel et matériel.

Or, au Liban, aucune étude publique n’a jamais évalué de manière approfondie la réalité ou les conséquences de la peine capitale, signe d’un silence persistant autour d’une question, pourtant essentielle.

Alors que plusieurs pays de la région ont engagé un débat national sur son abolition, le Liban, lui, n’a connu que des tentatives dispersées.

Depuis 2008, des ministres de la Justice ont proposé l’abolition, des députés ont déposé des projets de loi. Mais, chaque fois, le débat finit inévitablement par retomber dans le silence.

Il est vrai que, depuis vingt ans, aucun corps n’a connu l’échafaud. Mais, dans les prisons du pays, des hommes vivent chaque jour avec cette épée de Damoclès au-dessus d’eux. Les sentences tombent toujours, sous le poids d’une loi que nul n’a encore osé abolir.

Ce que le Liban devrait viser, ce n’est pas une abolition uniquement de fait, d’autant que même celle-ci n’est qu’une illusion, mais une abolition de jure, claire, assumée, inscrite dans le droit.

Il n’appartient pas seulement aux législateurs de transformer ce silence en loi. Mais aussi à nous, au peuple, à chaque Libanais qui désire, au plus profond de lui, la fin d’une justice qui donne la mort. Il faut franchir le pas. Un pas que tant d’autres nations ont déjà accompli. Un pas pour la démocratie, un pas vers un peuple humaniste.

Il est peut-être temps que le cèdre cesse de tremper ses racines dans le sang, mais qu’il connaisse enfin le repos sur la neige, sur la paix.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Deux condamnations à mort en 2024, deux personnes, deux vies. Bien qu’aucune exécution n’ait eu lieu depuis cette date, notre démocratie conserve encore le droit de donner la mort.Au Liban, la peine de mort est inscrite dans le Code pénal. Aujourd’hui encore, des dizaines d’hommes attendent, dans le silence des couloirs de la mort. On ne tue plus ni par la corde, ni par les balles, mais par la loi, par le silence.À travers le monde, de nombreux États ont déjà tourné la page de la peine capitale. Le 9 octobre 2025, en France, Robert Badinter, abolitionniste, garde des Sceaux, fit son entrée au Panthéon. J’étais là, au milieu d’une foule, célébrant la fin d’une justice qui tue. Pourtant, ce n’était pas la joie que je ressentais, mais une interrogation silencieuse sur notre pays, sur notre République, sur ce...
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