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Nos lecteurs ont la parole

Le vertige de la communauté

Dans sa formulation la plus partagée, la durabilité repose sur trois piliers : la société, l’économie et l’environnement. À ces trois principes s’ajoute souvent une dimension politique de gouvernance et une dimension culturelle de sens. Elle suppose une justice intergénérationnelle et intragénérationnelle. La première consiste à ne pas compromettre l’avenir des générations futures, la deuxième veille à ne pas sacrifier certains groupes humains pour le confort d’autres. Les sociétés occidentales l’ont adoptée, leurs entreprises l’ont intégrée à travers des démarches de responsabilité sociétale des entreprises. Les citoyens en ont fait un engagement personnel et les médias l’ont placée au cœur de l’actualité. À l’Ouest, c’est le sujet d’aujourd’hui. L’innovation s’est imposée comme un levier essentiel pour y répondre.

Dans un pays comme le Liban marqué par une fragmentation institutionnelle, des crises économiques récurrentes et une absence de biens publics (électricité stable, gestion des déchets, eau potable, espaces verts…), la vie quotidienne dépend largement des transferts privés, notamment ceux en provenance de la diaspora. Elle repose sur des microréseaux. Ainsi, la capacité de « tenir » paraît relever moins d’un cadre public durable que d’une mosaïque de solutions locales. Ces réponses peuvent consolider des régimes de court terme qui retardent la mise en place de systèmes collectifs équitables. Nous survivons aujourd’hui, mais nous reproduisons les fautes d’hier. Le soutien intracommunautaire peut produire une durabilité partielle. Tant que notre quartier a des citernes, notre école un générateur, notre filière de soins un financement externe, nous tenons. Le coût est externalisé vers ceux qui n’appartiennent pas au réseau.

Lorsque la communauté devient le centre de gravité des valeurs et des actions, la temporalité se réduit. Ce qui importe ce n’est plus le long terme collectif mais la survie immédiate de la famille, du clan et dans certains cas de la confession. La solidarité peut alors paradoxalement devenir un frein à la durabilité. Elle privilégie la protection de ses proches au détriment du bien commun.

Dans ce contexte, l’avenir abstrait d’une société entière s’efface derrière l’urgence concrète de maintenir les siens à flot. La durabilité exige une vision universelle. Elle appelle à penser au-delà des frontières de l’appartenance. Mais dans une société où les liens sociaux sont très forts, ce principe peut être mal orienté. On pourrait confondre le verbe « durer » avec l’expression « se maintenir coûte que coûte ». La mémoire traumatique d’un pays comme le Liban n’aide pas dans ce sens.

Les différentes générations libanaises ont traversé des guerres civiles, un effondrement du système financier, des explosions et des pénuries… Elles ont appris à privilégier les actifs tangibles immédiatement contrôlables (cas du dollar sous le matelas ou des générateurs autonomes par exemple) plutôt que des investissements collectifs dont la pérennité dépend d’institutions jugées instables. Le passé traumatique comprime le futur prometteur. Cette prudence renforce notre déclin.

Et pourtant, ces mêmes réseaux qui fragmentent peuvent mutualiser. Les comités des immeubles, les ONG communautaires, les coopératives agricoles ou les initiatives de recyclage local montrent que l’ancrage communautaire peut devenir tremplin vers des coopérations prometteuses. Mais quelles conditions institutionnelles et narratives pourraient transformer un capital social de liaison en capital social de passerelle ? Peut-on finalement concilier la force des liens sociaux et la vision globale que demande la durabilité ? Peut-être faut-il réinventer au Liban le sens de la communauté en passant d’une communauté fermée et défensive à une communauté ouverte et solidaire. Cette dernière serait capable de voir que la durabilité n’est pas seulement la survie de « son groupe » mais la continuité d’un tout plus large. Cela demande un saut philosophique par une réinvention de notre notion d’appartenance qui ne s’arrête pas aux frontières du sang ou de la religion mais embrasse le peuple entier. Dans le cas du Liban, ce serait presque trop beau pour être vrai.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Dans sa formulation la plus partagée, la durabilité repose sur trois piliers : la société, l’économie et l’environnement. À ces trois principes s’ajoute souvent une dimension politique de gouvernance et une dimension culturelle de sens. Elle suppose une justice intergénérationnelle et intragénérationnelle. La première consiste à ne pas compromettre l’avenir des générations futures, la deuxième veille à ne pas sacrifier certains groupes humains pour le confort d’autres. Les sociétés occidentales l’ont adoptée, leurs entreprises l’ont intégrée à travers des démarches de responsabilité sociétale des entreprises. Les citoyens en ont fait un engagement personnel et les médias l’ont placée au cœur de l’actualité. À l’Ouest, c’est le sujet d’aujourd’hui. L’innovation s’est...
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