Le Liban est une fête. C’est une réputation qui lui collait déjà bien avant la guerre civile. Il n’y a qu’à feuilleter au hasard n’importe quel album de famille : mariages, banquets, cabarets, dabké, tout est prétexte à bruit et mouvement. Lamartine, dans son Voyage en Orient, évoque à plusieurs reprises les tambours, tambourins et fifres des habitants qui venaient à sa rencontre à chaque étape, soit pour lui souhaiter la bienvenue, soit profitant de l’arrivée d’un étranger pour s’enivrer de percussions.
Trois moments percutants, si l’on ose dire, dans ces mémoires orientales : les danses lascives des hommes à Baalbeck, dont le poète en vient à rougir tant elles sont suggestives ; la scène des fiançailles dans un hammam où sa femme et sa fille sont invitées et où, à aucun moment de la journée, ne cesse le bruit des tambourins, des fifres et des youyous ; la scène de la procession à Afqa où sont également évoquées les danses « barbares », battements et youyous de la foule accomplissant le rituel printanier qui finit autour d’un grand arbre où les vœux prennent, jusqu’à nos jours, la forme de rubans colorés attachés au bout des branches. Étrange cette incapacité constitutionnelle à vivre sans bruit, depuis le fond des temps. Ces coutumes ont peut-être des origines religieuses. Le bruit a, dit-on, la vertu de chasser les démons et les mauvais esprits. Le bruit va peut-être frapper aux oreilles des dieux souvent sourds. Quelque chose des temps païens dans ces pratiques assourdissantes.
Il y a peut-être dans nos gênes une peur de l’abandon ou de l’invisibilité, une inquiétude que le ciel soit inhabité. Autant se faire entendre. Un embouteillage ? Les automobilistes klaxonnent comme si la voiture devant soi pouvait, sur un coup d’avertisseur, sortir ses ailes et s’envoler. Un deuil ? Un succès ? La vache a vêlé ? Un gamin a décroché son certificat ou son brevet d’études ? Il sait lire et écrire ? On sort les mitraillettes pour que nul n’en ignore (en version édulcorée, on remplace l’artillerie par des feux d’artifice). Il pleut des bombes ? On met les basses, à fond. Que celui qui ne l’a pas fait à chaque épisode de guerre nous jette la première pierre.
Chez nous, la douleur se danse, la joie se danse, l’inquiétude, la nostalgie, la perte et le succès se dansent. Alors forcément, quiconque a envie de danser est des nôtres, vienne-t-il de l’autre bout du monde. C’est ainsi que le Liban est devenu une « destination ». On ne parle même plus de sa beauté passée. On se fiche du danger qui l’entoure à chaque instant, après tout le Vésuve fume encore dans le ciel de Naples. On n’évoque ni la cherté de vie ni la crise financière qui le minent. On dit « viens avec moi au Liban mon habibi » (on cantique aussi, de nos jours), et regarde de la terrasse des cafés, des restaurants, des pubs dont la musique défonce les murs, fait vibrer la chaussée, couvre les grondements de la guerre quand il y a guerre, ride l’eau de la piscine quand il y a piscine, vide la tête quand il y a tête, enfonce le soleil quand il y a soleil au crépuscule qu’on appelle « sunset » quand un DJ y fait son boum-boum.
Chaque été est une occasion de faire du bruit dans des endroits qui normalement ignorent le bruit : le sommet des montagnes, le cœur des forêts, les clairières oubliées, les vieilles places d’églises en ruine. On fait des feux, on tambourine, on hurle à la Lune, on salit, on ramasse parfois, on affole les oiseaux, on revient repu, reconnaissants aux dieux sourds de ne rien entendre, mais d’exaucer les vœux impossibles avec cet état juste bête qui s’installe quand on a bien crié son angoisse hors de soi. Cette culture est devenue si libanaise que même les voisinages les plus paisibles s’y sont résignés.
De là à réquisitionner la grotte de Jeita, avec l’aval de la municipalité, pour y célébrer une fête de mariage ? Près de 300 invités agglutinés devant les fragiles rambardes des passerelles, sous les stalactites millénaires, autour d’une rivière souterraine où se déversent les eaux les plus précieuses du Liban ? Et dans ce silence presque sacré, où l’on évolue en murmurant, depuis la découverte de la grotte en 1873 par Huxley, Maxwell et Bliss, suivie des explorations du spéléo club de Lionel Ghorra et Sami Karkabé. Certes, des concerts ont été donnés dans la galerie supérieure. C’était de rares concerts (deux ou trois en plus de cent ans) qui parlaient au silence et conversaient avec l’écho. Le spectacle barbare de ce mariage échevelé, événement privé dans le plus précieux des monuments publics du Liban, aura au moins servi à nous montrer une ligne rouge. Bizarrement, aucun nom n’a été cité dans ce scandale, hormis celui du président de la municipalité, gardien des clés de la grotte. Mais c’est tout le Liban qui s’est senti spolié par cet abus. Il serait peut-être temps de savoir demeurer un peu au repos dans une chambre, et pas celle de Jeita où beaucoup d’entre nous auraient souhaité voir ces vulgaires personnages enfermés quelque temps.


Tout est à vendre dans ce malheureux pays! Payez et vous pouvez tout avoir: la grotte de Jeita, les temples de Baalbeck, les façades maritimes, les montagnes pour en faire des carrières, les forêts pour les déboiser et y construire ce que vous voulez, les trottoirs pour y installer des cafés. Vous pouvez même remblayer la mer et obtenir des milliers de mètres carrés de terrains gratuits que vous revendrez à prix d'or.
02 h 29, le 07 novembre 2025