D.R.
Il semble qu’on ne puisse parler de Gaza qu’en superlatifs : le lieu le plus détruit au monde aujourd’hui, celui où le plus d’enfants ont été amputés, où la mortalité infantile atteint des proportions effroyables, où la crise sanitaire est la plus grave et où le pourcentage de personnes déplacées est le plus élevé. La liste pourrait s’allonger presque indéfiniment, chaque constat reposant sur des statistiques implacables.
Or les chiffres, fussent-ils assortis de superlatifs, ne parviennent qu’à esquisser une image abstraite, presque désincarnée, de l’horreur – image à laquelle on s’habitue vite, en à peine quelques mois, et qui, paradoxalement, finit par voiler ce qu’elle prétend montrer. Cela explique pourquoi les autorités israéliennes interdisent aux journalistes l’accès à la bande de Gaza : les statistiques peuvent circuler, le monde finit par s’y habituer ; mais que la réalité vécue au quotidien, dans toute sa brutalité, soit révélée dans les médias occidentaux, cela reste strictement prohibé.
C’est précisément pour aller au-delà des chiffres des organisations internationales et voir l’horreur de ses propres yeux que Jean-Pierre Filiu s’est rendu à Gaza, en intégrant une équipe de Médecins Sans Frontières – un accès rare pour un historien de renom (spécialiste du Moyen-Orient et auteur d’une Histoire de Gaza), alors que l’enclave reste largement inaccessible aux observateurs extérieurs. Il y est resté un mois, du 19 décembre 2024 au 21 janvier 2025, et a relaté cette expérience dans un livre poignant intitulé Un historien à Gaza, qui allie témoignage personnel et rigueur historique, offrant ainsi une double dimension : reportage et analyse.
« Rien ne me préparait à ce que j’ai vu et vécu à Gaza », écrit-il. Rien : ni sa connaissance minutieuse de l’histoire de la Palestine, ni ce qu’il avait lu dans la presse ou dans les rapports des ONG, ni ses nombreux séjours précédents dans l’enclave. Rien. « J’ai beau avoir fréquenté par le passé quelques théâtres de guerre, de l’Ukraine à l’Afghanistan, en passant par la Syrie, l’Irak et la Somalie, je n’ai jamais, au grand jamais, rien expérimenté de similaire. »
Car ce que Jean-Pierre Filiu a vu là-bas, outre les pilonnages incessants, les massacres quotidiens et la destruction inimaginable, c’est ce qu’on pourrait appeler une forme aberrante de l’horreur – l’horreur poussée à ses extrêmes, au point de devenir une sorte de perversion abjecte. Cela transparaît dans de simples observations du quotidien des Gazaouis.
Il faut être extrêmement prudent en conduisant, car les passants, traumatisés par les bombardements, n’entendent parfois même plus les klaxons. « C’est une humanité abandonnée qui va et vient, souvent sans autre but que d’attendre durant des heures assez d’eau et de nourriture pour tenir jusqu’au lendemain. »
La pluie est aussi redoutée que les bombardements. Après chaque nuit torrentielle, plusieurs bébés se retrouvent morts dans les bras de leurs mères, incapables de les réchauffer.
« Les enfants (…) jouent à qui reconnaîtra le premier dans le ciel, quitte à bluffer, l’un un chasseur-bombardier F-16, l’autre un hélicoptère Apache. »
Des gangs locaux, protégés par des drones israéliens, pillent régulièrement les camions d’aide humanitaire.
Les miliciens du Hamas, dans une parodie grotesque de justice, châtient les pillards et les trafiquants de cigarettes d’un tir dans la rotule, les mutilant à vie.
Dans une mesure que seul le pur sadisme peut expliquer, l’armée israélienne impose un embargo sur les cigarettes pour accroître la nervosité des Gazaouis, dont une grande partie est dépendante du tabac.
À chaque ordre d’évacuation, on n’a que très peu de temps pour prendre une décision. « Car fuir n’est pas forcément le choix le plus sûr. »
La mort est elle-même pervertie. Faire son deuil est un luxe qu’on ne peut plus se permettre. L’enregistrement des décès, le lavage des corps, l’inhumation : tout doit se faire vite, trop vite, « parce que le temps est compté, parce que la place est comptée ».
Certains n’ont plus qu’un rêve : mourir entier, ne pas être déchiquetés en d’innombrables morceaux.
L’espoir lui-même, l’espoir en une trêve, est devenu une torture.
C’est cette réalité aberrante – contre-nature, pourrait-on dire – que Jean-Pierre Filiu parvient à transmettre ; une réalité que nul ne devrait endurer et qui, pourrait-on croire, est capable d’anéantir toute dignité humaine. « Et pourtant, écrit Filiu, par une espèce de miracle encore et toujours renouvelé, ces femmes et ces hommes ont beau être contraints de s’incliner tant de fois, de s’incliner pour pénétrer dans la tente familiale, de s’incliner sous le seau de la toilette du jour, de s’incliner sous le fardeau des quelques biens trimbalés au cours d’un, deux, trois, quatre, cinq exodes, de s’incliner pour se protéger et protéger les plus faibles lors des pilonnages et des rafales, eh bien, ces femmes et ces hommes se présentent au monde, matin après matin, le plus soignés possible, dignes et droits, courtois et même parfois souriants, comme s’ils émergeaient d’une réalité apaisée, et non de l’interminable cauchemar qu’est devenue Gaza. »
Un historien à Gaza de Jean-Pierre Filiu, Les Arènes, 2025, 224 p.