Une vue de la salle des pas perdus du Palais de justice de Beyrouth, lors de l'élection de quatre membres du Conseil de l'ordre, en novembre 2022. Photo Claude ASSAF/L’Orient-Le Jour
La campagne électorale bat son plein à quelques jours des élections au conseil de l’ordre des avocats de Beyrouth, prévues le 16 novembre en vue de pourvoir huit postes de membres du conseil, dont celui du futur bâtonnier, qui succédera à Fadi Masri. Les contacts téléphoniques, rencontres dans les bureaux et invitations à dîner se multiplient : chacun des vingt candidats, notamment les quatre qui briguent également la tête de l’ordre, cherche à rallier le plus grand nombre de confrères et consœurs et à nouer des alliances tant professionnelles que politiques. Car les temps semblent révolus où les candidats au conseil de l’ordre des avocats se mesuraient essentiellement sur base de leurs compétences juridiques et leurs relations personnelles. Si ces critères restent essentiels, le soutien partisan et les alliances d’intérêts s’imposent de plus en plus comme des leviers incontournables pour espérer remporter le scrutin.
Joint par L’Orient-Le Jour, le bâtonnier sortant déplore que les considérations partisanes et politiques occupent « une place si importante » dans la campagne, appelant les candidats et les membres du barreau à « participer au processus électoral dans un esprit démocratique, à l’écart de toute pression ou ingérence ». M. Masri estime que « même si les candidats s’appuient sur les partis, ils doivent prendre leurs distances à leur égard, tant durant leurs campagnes qu’après leur élection ». Il appelle, dans ce sillage, le futur bâtonnier à « ne pas se sentir redevable » aux formations qui le soutiennent, évoquant les propos de Robert Badinter. Nommé par François Mitterrand président du Conseil constitutionnel en 1986, l'ancien Garde des Sceaux déclare au chef de l'Etat : « Dès cet instant, j’ai un devoir d’ingratitude envers vous. » Et M. Masri d’ajouter : « Je suis attaché à l’intérêt supérieur de l’ordre et à l’unité et la solidarité de ses membres, quelles que soient leurs appartenances politiques. »
Quatre avocats briguent le poste de bâtonnier pour un mandat de deux ans : Élie Bazerli, Pierre Hanna, Imad Martinos et Wajih Massaad. Ils devront d’abord franchir le premier tour consacré à l’élection des huit membres du conseil avant de pouvoir prétendre à la tête de l’ordre. Les élections portent habituellement sur quatre postes, le conseil composé de douze membres se renouvelant par tiers chaque année. Mais le scrutin ayant été annulé l’an dernier en raison de la guerre avec Israël, le double des sièges est exceptionnellement mis en jeu cette année.
Environ 7 700 avocats ayant réglé leur cotisation annuelle devront donc choisir huit parmi les vingt candidats en lice. Un tirage au sort déterminera ensuite quels gagnants siégeront pour trois ans et lesquels pour deux ans, afin de rétablir le rythme normal du renouvellement par tiers.
Outre MM. Bazerli, Hanna, Martinos et Massaad, les seize autres candidats au conseil de l’ordre sont, par ordre alphabétique : Abdel Hamid Arnaout, Soha Ballout el-Assaad, Wassim Bou Tayeh, Souad Cheaïb, Maya Chehab, Mohammad Chreim, Wissam Eid, Hadi Francis, Maurice Gemayel, Élie Hachache, Nadim Hamadé, Marwan Jabre, Toufic Noueiri, Hadi Salloum, Georges Yazbeck et Maha Zalaqet.
Alignements et tiraillements
Pierre Hanna est indépendant depuis qu’en mars dernier, il s’est désisté de sa carte FL, après que son parti eut désigné Imad Martinos comme candidat officiel. Interrogé par L’Orient-Le Jour, M. Hanna affirme compter sur d’anciens bâtonniers, ainsi que sur ses relations professionnelles et personnelles, y compris des partisans FL réticents à suivre les consignes du parti, et sur des sympathisants de diverses autres formations. « Je professionnalise la bataille », déclare-t-il à L’OLJ, évoquant une longue expérience dans le métier d’avocat (quarante ans) et au sein du conseil de l’ordre (quinze ans). C’est la troisième fois qu’il se présente au poste de bâtonnier.
Wajih Massaad, également indépendant, a été élu membre du conseil de l’ordre à six reprises. Il se présente pour la troisième fois au poste de bâtonnier, sans qu’aucun parti ne lui accorde son appui. « Ma plus grande alliance est celle avec mes confrères et consœurs », affirme-t-il à L’OLJ, indiquant qu’il ne fait « pas de politique ». Ce qui, selon lui, n’empêche pas des partisans de formations politiques de voter en sa faveur, sur base de (son) « expérience » et (son) « professionnalisme ».
Pour sa part, Élie Bazerli a effectué deux mandats de trois ans au sein du conseil de l’ordre. Indépendant, il est appuyé notamment par les Kataëb. Lors des élections de 2023, il s’était mobilisé pour le candidat de ce parti, Fadi Masri, bâtonnier sortant, qui le soutient à son tour pour accéder à la tête de l’ordre, tout comme plusieurs anciens bâtonniers. Mais M. Bazerli est également appuyé par le Courant patriotique libre (CPL) qui, selon nos informations, apportera aussi son soutien à Maurice Gemayel, candidat des Kataëb au poste de membre du conseil. Un accord d’échange de voix a également été conclu avec le candidat du CPL à un siège de membre, Wassim Bou Tayeh, appuyé aussi par le Hezbollah.
M. Bazerli mise aussi sur ses relations au sein de l’ordre, affirmant à L’OLJ qu’il aurait préféré que la bataille s’effectue « à l’écart des alignements et tiraillements politiques ». Il déplore que ces manœuvres partisanes se manifestent « si tôt », alors qu’elles interviennent habituellement « dans les derniers jours avant le scrutin ».
Imad Martinos a lui aussi siégé six ans au conseil de l’ordre. Indépendant, il bénéficie, depuis plusieurs mois, du soutien officiel des Forces libanaises (FL), mais également de l’appui du Parti national libéral (PNL), selon une source de cette formation. Contacté par L’OLJ, le candidat indique compter aussi sur l’appui de plusieurs anciens bâtonniers et même de sympathisants du CPL et des Kataëb. Il met en avant le caractère indépendant de sa candidature, se disant « ouvert à toute partie » prête à le soutenir, « sans distinction de confession ni d’orientation politique ».
Tractations
Outre les partis qui ont déjà déclaré leur appui à MM. Bazerli et Martinos, ceux-ci espèrent rallier également d’autres formations.
Joint par notre journal, le chef du regroupement des avocats du Hezbollah au sein de l’ordre, Ahmad Berjaoui, indique que son parti salue les « positions nationales (notamment au sujet d’Israël) d’Élie Bazerli et de Imad Martinos » exprimées « à titre personnel, indépendamment des partis qu’ils représentent ». À ce jour, le Hezbollah n’a pas encore pris de position officielle en faveur de l’un ou de l’autre, quoique selon nos informations, des pourparlers sont en cours avec les Kataëb.
Du côté du Parti socialiste progressiste (PSP), Suzanne Ismaïl, déléguée chargée de la justice et de la législation, indique que des tractations sont menées avec les partis appuyant respectivement Élie Bazerli et Imad Martinos dans le cadre de la mobilisation du PSP en faveur de Nadim Hamadé, candidat druze indépendant à un poste de membre. Mme Ismaïl évoque également la possibilité d’échanges de voix entre Nadim Hamadé et Maurice Gemayel, candidat des Kataëb, ainsi qu’entre M. Hamadé et Élie Hachache, candidat des FL, lequel est également soutenu par le PNL. Ce parti a un candidat, Marwan Jabre. Fils d’un ancien bâtonnier, Nohad Jabre, il est appuyé également par d’anciens bâtonniers, ainsi que par les FL et le courant du Futur. Le PNL soutient également Toufic Noueiri, un candidat du Futur également appuyé par le PSP. À ce sujet, la déléguée du parti de Taymour Joumblatt évoque un accord favorisant à la fois Nadim Hamadé et Toufic Noueiri, ajoutant que son parti « n’a de veto contre personne ». Un avocat de confession sunnite proche du courant du Futur note, dans ce sillage, qu’en tant que parti à dominante musulmane, le Futur cherche à nouer également des accords avec différents partis chrétiens, notamment le CPL, les FL, les Kataëb et le PNL, afin d’assurer les plus grandes chances de victoire à son candidat.
Une sunnite candidate d’Amal
Outre Me Noueiri, trois autres avocats sunnites sont candidats à un poste de membre, à savoir Abdel Hamid Arnaout, Souad Cheaïb, membre de la Caisse de retraite des avocats, et Maya Chehab, membre du conseil de l’ordre. Affiliée au mouvement Amal, Souad Cheaïb est la candidate officielle de ce parti et bénéficie également de l’appui du Hezbollah. Quant à Mme Chehab, elle peut compter sur le soutien de nombreux indépendants, ainsi que d’anciens bâtonniers.
S’agissant de la communauté chiite, absente du conseil de l’ordre depuis 2013 en raison de candidatures malheureuses, trois avocats de cette confession sont cette année en lice : Mohammad Chreim, Wissan Eid et Soha Ballout el-Assaad. Cette dernière bénéficie notamment de l’appui du Hezbollah ainsi que de celui de Nader Gaspard, ancien bâtonnier, et d’avocats indépendants. Wissam Eid, quant à lui, revendique sa « totale indépendance », menant sa campagne électorale aussi bien dans les régions à majorité chrétienne que musulmane. Me Eid affirme pouvoir compter sur l’appui de nombreux confrères indépendants et d’anciens bâtonniers.



Nous ne voulons plus de cette caste politisée pour tenir la justice de notre pays et surtout pas des gens appuyés par ceux qui ont détruit et massacré nos institutions, à commencer par celle de la justice qui n’a plus rien de juste depuis belle lurette.
17 h 50, le 05 novembre 2025