Tom Barrack n’a rien d’un diplomate. Il parle trop. Dit tout et son contraire. Confond la bienveillance et le paternalisme. Étale ses connaissances historiques pour le moins approximatives. Et enchaîne les clichés comme on enfile les perles. Plus sa mission en tant qu’envoyé spécial américain pour le Liban touche à sa fin et plus il ressemble à une caricature de lui-même. Il a échoué, il le sait. Et pourtant, il est loin d’en être le principal responsable.
Malgré les limites de son approche et malgré le grand n’importe quoi de certaines de ses sorties, Tom Barrack a mis le doigt sur nos plaies à plus d’une reprise. Quand il compare les trajectoires du Liban et de la Syrie, quand il dit que le temps ne joue pas en notre faveur, quand il se moque de nos libanaiseries totalement inadaptées aux dynamiques régionales et internationales, et surtout quand il nous rappelle que nous sommes, en dépit de tout ce que l’on peut reprocher à Israël, à l’Iran, aux États-Unis, aux pays arabes… et même aux Inuits s’il le faut, de loin, et même de très loin, notre principal ennemi.
« Le Liban est un État failli. » Nous n’avions pas besoin de Tom Barrack pour le constater. N’importe quel touriste débarquant au Liban pourrait en dire autant. Nous le savons depuis des années, certains même depuis des décennies. Mais ce qui fait mal dans cette dernière sortie, c’est qu’elle intervient à un moment où nous avons voulu croire que cela pouvait enfin en être autrement.
Nous avons voulu croire au « nouveau Liban », en dépit de l’occupation israélienne, du jusqu’au-boutisme du Hezbollah, de la médiocrité de notre classe politique et de notre administration publique, et surtout en dépit de notre faillite morale et intellectuelle sur le plan collectif. Nous avons voulu y croire parce que le Hezbollah était plus affaibli que jamais, parce que nous avions un président qui paraissait moins mauvais que les précédents, parce que nous avions le meilleur gouvernement de ces trente dernières années et surtout – surtout – parce que nous espérions, sans vraiment y croire, qu’après la crise économique et financière, après la double explosion au port de Beyrouth, après la guerre la plus absurde qu’il soit, le Liban allait enfin apprendre de ses erreurs, sortir du déni dans lequel chacun d’entre nous est plongé pour des raisons différentes et comprendre que personne ne nous sauvera de nous-mêmes.
Une fois de plus, mieux valait être dans le camp des cyniques. Dans celui de ceux qui pensent que ce pays est si malade que même un traitement de choc – et la guerre en fut un – ne suffira pas à le soigner. Le « nouveau Liban » est un mirage. Pire, un mensonge. Le pays est en morceaux. Il vivote, avec plus ou moins de talent en fonction des moments. Mais il est incapable de faire autre chose que cela, indépendamment de ceux qui le représentent. C’est tout le système qu’il faut changer. Toutes les têtes qu’il faut réparer. Il faut commencer par le Hezbollah, car rien ne pourra se faire tant qu’il sera présent. Mais il est loin, et même très loin, d’être la source de tous nos maux.
Le Liban ne veut pas changer. Même la guerre, fondamentalement, ne l’a pas changé. Le Hezbollah est plus faible et l’État est plus fort. Beyrouth est sorti de l’axe iranien et doit s’aligner, de gré ou de force, sur l’axe américano-saoudo-israélien. Dans un pays obsédé par la géopolitique, ce changement de donne devrait se refléter à tous les niveaux. Mais cela n’est pas le cas. Le pouvoir est toujours aussi impuissant. Les débats qui font l’actualité sont toujours aussi stériles. Et les croyances et certitudes des uns et des autres toujours aussi déconnectés d’un semblant de réalité.
Il y a ceux qui arrivent encore à croire que le Hezbollah est capable, malgré l’humiliation qu’il a subie, de faire très mal à Israël. Il y a ceux qui ont peur de faire quoi que ce soit pour ne pas provoquer le mouvement et ses partisans comme si les dernières décennies n’avaient pas suffisamment prouvé que cette passivité avait conduit tout le pays dans le mur. Et il y a ceux qui pensent, et même qui espèrent, qu’Israël « finira le boulot à notre place », ne semblant pas comprendre l’effet qu’aurait une nouvelle guerre sur le Liban.
Plus de destructions, plus de morts, plus d’impossibilité de faire nation, plus de tensions entre les communautés, plus de domination israélienne... Le Hezbollah serait encore plus affaibli – à quel prix ! – sans pour autant disparaître. Et le Liban serait probablement contraint de signer un accord avec son voisin sans pour autant être prêt à en assumer les conséquences. Le pays sortirait encore plus fragilisé d’une nouvelle guerre et/ou d’une paix imposée. Il ne fera pourtant rien, ou bien si peu, pour l’éviter. Comme il n’a rien fait pour éviter la banqueroute. Et comme il n’a rien fait pour se réformer. On peut continuer de se dire que le Liban est un pays magnifique, que la vie y est agréable, que la mer, que la montagne, que la famille, que la chaleur humaine, que le goût, que les talents, que la liberté, que l’hybridité, que toutes ces choses, et bien d’autres encore, sont tellement précieuses qu’on n’a pas envie d’abandonner ce pays et de devenir un autre Libanais de la diaspora à qui l’on ne veut même pas donner le droit de voter. Mais on a parfois juste envie de dire que ce pays est si profondément abîmé qu’il en vient à faire désespérer même les esprits les plus optimistes.


Vous ne voyez pas de changement dans ce Moyen-Orient compliqué.L’Alaouite Assad est en fuite à Moscou, le croissant chiite (l’axe chiite) de l’Iran à la méditerranée n’est qu’un mauvais souvenir, le Croissant Fertile est dans sa tombe, la dernière guerre de 66 jours a vu mourir les deux Hajjs dont on ne les verra plus à la tv.Mais Gaza, voyez-vous Gaza, et la "Guerre de soutien" a fait de nous des suiveurs pas encore sorti de notre condition d’esclave.Les débats qui font l’actualité sont toujours aussi stériles. Dites-moi cousin, vous pensez à qui ?Vous ne lisez pas l’Orient-Lejour? (à suivre)
02 h 12, le 23 novembre 2025