Le sujet est brûlant, explosif et même tabou. Mais nous n’avons malheureusement plus le luxe de l’ignorer ni même de nous en tenir à des positions de principe : le Liban doit-il normaliser ses relations avec Israël ? Avec un État qui l’occupe et le bombarde, qui a mené une guerre génocidaire à Gaza, et dont l’aventurisme militaire et les projets expansionnistes menacent et inquiètent toute la région ? Quand la question est posée ainsi, la réponse est évidente. Mais elle ne peut pas être uniquement posée ainsi. La normalisation est une question politique avant d’être morale et symbolique. La réponse doit dépendre avant tout de l’intérêt du Liban et des effets qu’elle aurait sur lui et sur la région. Il ne s’agit pas de dire seulement si l’on est pour ou contre la normalisation mais essayer de définir à quelles conditions elle serait acceptable.
La paix n’est jamais une évidence. Elle implique de serrer la main de l’ennemi. Mais la guerre ne peut pas non plus être éternelle. Israël est un État nucléaire qui ne devrait pas disparaître de sitôt même si tous les prophètes de la région ont annoncé sa fin depuis des décennies. In fine, le Liban devra faire la paix avec son voisin. Mais quand et surtout à quel prix ?
Deux raccourcis doivent être ici évités. Le premier consiste à considérer que la normalisation avec Israël équivaut nécessairement à une trahison de la cause palestinienne. Les deux années que l’on vient de vivre, les pires de l’histoire palestinienne depuis la Nakba, prouvent à quel point cette vision est réductrice. En quoi les pays qui ne reconnaissent pas l’État hébreu ont en effet fait plus que les autres pour la Palestine ? En quoi l’Arabie saoudite, l’Indonésie, l’Iran ou le Liban ont-ils fait davantage que l’Afrique du Sud, la France, l’Égypte, la Jordanie et même les Émirats arabes unis lors de ces deux dernières années ? La cause palestinienne a été instrumentalisée par de nombreux acteurs mais force est de constater que personne ne l’a fait avancer en menant la guerre contre Israël ou en refusant de normaliser avec lui. Le Liban est le cas le plus symptomatique en la matière. Non seulement cette politique n’a pas aidé la Palestine mais elle a coûté très cher au pays du Cèdre.
Le second présente au contraire la normalisation comme étant automatiquement synonyme de stabilité et de prospérité. Là aussi, les contre-exemples ne manquent pas. Le Soudan a normalisé ses relations avec Israël mais cela ne l’empêche pas d’être plongé dans une guerre civile depuis plus de deux ans. L’Égypte et la Jordanie ne sont plus les théâtres de ce qu’on appelait encore la « guerre israélo-arabe », mais le soutien américain dont elles bénéficient depuis qu’elles ont fait la paix avec l’État hébreu ne suffit pas à cacher les fragilités de leurs deux régimes. Même au Moyen-Orient, la géopolitique a ses limites. Et un accord de paix ne suffit pas à combler les failles d’une mauvaise gouvernance. Le Liban devrait en prendre conscience. Car l’idée qu’une éventuelle normalisation entraînerait un afflux de dollars permettant de passer outre la nécessité de réformer le pays est largement promue par une partie de la classe politique et encore plus par les milieux bancaires, avec l’espoir secret de renflouer leur pouvoir et de faire perdurer leur impunité.
Autant être clair : dans le contexte actuel, nous ne sommes pas favorables à une normalisation avec Israël. Pas parce que c’est Israël. Et pas non plus parce que nous pensons que le Liban doit participer à la « résistance » contre l’ennemi et « libérer » la Palestine. Mais pour au moins trois raisons.
La première est liée au timing : la guerre est encore trop chaude dans les mémoires ; tout comme le sont les massacres de Gaza. Et offrir cette victoire à un homme qui est responsable de la mort de plus de vingt mille enfants en deux ans est indécent. Et au-delà de cet aspect, n’est-ce pas le pire moment pour négocier pour le Liban ? Quels leviers avons-nous face à la pression de la puissance israélienne et de la superpuissance américaine pour garantir que cet accord soit équilibré ? L’exemple syrien n’a pas de quoi nous rassurer : Damas est prêt à conclure un accord sécuritaire avec Tel-Aviv mais ce dernier en demande tellement, profitant de sa position de force pour humilier son adversaire, qu’Ahmad el-Chareh est contraint de temporiser. Et contrairement à Beyrouth, il dispose d’alliés puissants et bienveillants, à l’instar d’Ankara et de Riyad.
Alors certes, le timing n’est jamais décidé par le perdant et le Liban, qu’il le veuille ou non, est dans le camp des perdants. Certes, Beyrouth serait encore plus fragilisé si la Syrie et l’Arabie saoudite sautaient le pas et qu’il se retrouvait à la marge de cette recomposition régionale. Mais nous n’en sommes pas là. Et les rêves de paix de Donald Trump paraissent pour l’instant en total décalage avec la réalité du terrain. Le Liban ne veut plus être en guerre contre Israël. Mais cela n’implique pas nécessairement de faire la paix dès demain. La priorité devrait plutôt être de désarmer le Hezbollah, de ressusciter l’accord d’armistice et de négocier le retrait israélien et la délimitation de nos frontières, y compris, s’il le faut, par le biais de discussions directes.
La deuxième raison est liée aux effets que la normalisation aurait sur le Liban. La paix avec Israël a eu un impact profond, quasi structurant, sur tous les pays qui ont franchi le pas, bien au-delà de la question palestinienne et des recompositions géopolitiques qui en découlent. Elle est devenue un élément essentiel de la survie des régimes égyptien et jordanien. Elle a permis au Maroc d’obtenir la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental, et explique en partie la radicalisation du pouvoir algérien. Et elle a conforté les ambitions régionales d’Abou Dhabi qui, avant le 7- Octobre, assumait, contrairement aux autres pays arabes, de vouloir construire un partenariat stratégique avec l’État hébreu.
Elle aurait des conséquences tout aussi importantes sur le Liban. Non seulement sur notre relation avec Israël, sur le fait de nous mettre à l’abri des bras de fer régionaux, mais aussi sur nos équilibres internes. Dans un pays aussi morcelé, et en l’absence d’un nouveau contrat social qui réunit et réconcilie les Libanais, la normalisation renforcerait probablement les tensions entre les communautés.
Soit en raison de leur désaccord quant à la relation que le Liban doit entretenir avec son voisin ; soit, même si c’est moins probable, parce qu’elles mèneraient une course entre elles pour être le principal partenaire du nouveau parrain, comme au temps de la tutelle syrienne. Nous ne pouvons pas faire la paix avec Israël avant de la faire entre nous. Sinon elle se fera nécessairement pour les uns et contre les autres.
La troisième et dernière raison est liée à la Palestine. En soi, la position de Beyrouth n’a pas fait et ne peut pas faire avancer la cause. Mais elle pourrait le faire si la normalisation était à nouveau utilisée comme un moyen de pression dans l’esprit de ce qu’était l’initiative de paix arabe qui avait été annoncée en 2002 à… Beyrouth. Beaucoup de choses ont changé depuis. L’État palestinien est envahi par les colons israéliens. Et Tel-Aviv est encore plus dominant et moins enclin à céder quoi que ce soit qu’il ne l’était à l’époque. Il préfère l’effacement des Palestiniens à la paix avec les Arabes. Mais les pays arabes ne devraient pas pour autant abandonner l’un des derniers leviers qu’ils ont dans ce dossier. Si les deux dernières années devraient convaincre les esprits les plus sceptiques que la paix régionale restera une chimère tant que la question palestinienne ne sera pas réglée, les paix séparées négociées par Washington ont montré leurs limites et les pays arabes ont tout intérêt à négocier collectivement avec Israël.
Si le Liban était encore perçu comme un acteur crédible, ou s’il était prêt à regagner sa crédibilité, il aurait pu jouer un rôle de premier plan dans cette initiative plutôt que de se contenter d’attendre les signaux de Riyad. Or, plus nous resterons passifs au lieu de nous emparer de ce sujet primordial et plus le prix de la normalisation ou de la non-normalisation avec Israël sera élevé pour le Liban.



Bsat à Nabatiyé : le gouvernement entend accélérer la reconstruction
Mr Samrani, vous n'êtes pas au courant que le 6 octobre 2023, c'était le calme au Liban ? Le 8 octobre 2023 sans aucune provocation de l'entité, une milice Libanaise a attaqué Israël ? Que devait faire l'entité après avoir évacué des dizaines de milliers de civils de son front Nord ? Tendre l'autre joue ? Qui est le responsable du malheur du Liban ?. HB ou IDF ?
18 h 03, le 06 novembre 2025