Tête mutilée de Hatchepsout à Deir el-Bahari. Photo Wikicommons
On l’a longtemps narrée comme un accident de l’histoire. Une femme sur le trône d’Égypte en 1478 av. J.-C. ? Impossible. Intolérable. Donc effacée. Hatchepsout, cinquième pharaon de la XVIIIe dynastie, aurait vu ses statues détruites, ses cartouches martelés, son nom rayé comme on efface une irrégularité, une erreur.
C’est sans compter avec une étude récente, signée Jun Yi Wong (Université de Toronto), qui vient fissurer la légende et proposer autre chose qu’un simple scénario de vengeance patriarcale. En fouillant les archives des premières campagnes de fouille de Deir el-Bahari, en réassemblant des fragments oubliés, Wong raconte une autre histoire. Moins dramatique, peut-être, mais plus rigoureuse.
Plutôt qu’un grand effacement unique, une série de gestes : des statues cassées, démantelées, oui, mais pas massacrées. Certaines parties intactes subsistent, des visages épargnés. Les destructions auraient été ciblées et non systématiques. Et surtout, des logiques rituelles : désactiver le pouvoir magique d’une icône plutôt que déboulonner une statue. L’Égypte ancienne connaissait ces gestes – couper, gratter, fracturer – pour priver une image de sa puissance. Des gestes sacrés, pas politiques. Une partie de ces démantèlements seraient également motivés par des raisons pragmatiques : les blocs auraient servi à en reconstruire d’autres, à bâtir de nouveaux temples. Du recyclage pharaonique courant à l’époque.
Cela nous éloigne du roman noir sur fond de misogynie antique. L’effacement, selon Wong, est loin d’être monolithique. Il est composite : rituel, économique, architectural. Il s’étale dans le temps, se dissémine dans les pratiques comme une transition longue et non pas un acte de vengeance commandité par Thoutmôsis III, son neveu et beau-fils, aux côtés duquel elle a régné.
Une version qui ne nie pas les silences ou les oublis, mais qui remet en cause une lecture contemporaine parfois tentée par l’anachronisme et la projection.

Pour replacer ce débat dans son contexte, la lecture de Hatchepsout, reine et pharaon (Les Impliqués éditeur) est éclairante. Dans un essai dense et documenté, Violaine Vanoyeke raconte le règne de cette souveraine hors norme, à la fois femme et pharaon, figure sacrée et stratège politique. Hatchepsout y apparaît comme une dirigeante habile, construisant temples et récits, maîtrisant son image, maniant les codes du pouvoir dans un monde où la royauté était un costume taillé pour les hommes.
Vanoyeke ne minimise pas les obstacles liés à son genre. Mais elle ne réduit pas l’effacement de son héritage à une simple affaire de chromosomes ou de masculinité fragile de Thoutmôsis III, qui succédera à sa tante. Elle décrit une époque, ses règles, ses croyances. Et une femme qui a su s’y inscrire sans demander la permission.
Alors, Hatchepsout a-t-elle été effacée parce qu’elle était femme ? Pas si simple, pas si sûr. L’étude de Wong invite à regarder avec prudence et à faire le tri entre les mythes qu’on projette et les réalités qu’on découvre.
Il aura donc fallu trois millénaires, quelques statues brisées et un peu d’archéologie du doute pour voir Hatchepsout autrement : non comme un miracle féminin dans un monde d’hommes, mais comme ce qu’elle était vraiment – un pharaon, ni plus, ni moins.
Rim Battal est poétesse et écrivaine. Dernier ouvrage paru : Je me regarderai dans les yeux (éditions Bayard, 2025).

