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« L’Orient des écrivains » : notre édition spéciale 2025 - lorient des ecrivains 2025

Shéhérazade n’a qu’à bien se tenir, par Emmanuel Villin

Rencontre avec la poète, écrivaine et journaliste libanaise Joumana Haddad dans le café librairie qu’elle et son compagnon ont ouvert au cœur du quartier Monnot.

Shéhérazade n’a qu’à bien se tenir, par Emmanuel Villin

Joumana Haddad, écrivaine férue de lecture. Photo Mario Bou Monsef

C’est avec une pointe d’appréhension que je me suis rendu au Cafébrairie 33, en bas de la rue Monnot, pour retrouver la propriétaire des lieux, laquelle, dans son manifeste J’ai tué Shéhérazade (Actes Sud), se présentait comme une « femme en colère qui s’adresse à l’Occidental » et « pas particulièrement connue pour rendre la vie facile aux autres ». Je fus toutefois très vite rassuré sur ses intentions pacifiques quand je la vis arriver pile à l’heure – aucune excuse, elle habite à deux pas –, une petite paire de lunettes en forme de cœur sur le bout du nez, un chapeau de paille sur la tête et son légendaire sourire en bandoulière. En plus d’être poète, auteure, journaliste, Joumana Haddad, puisque c’est d'elle dont il s’agit, vient d’ouvrir avec son compagnon un café-librairie au décor d’inspiration latino-américaine tout à son image : coloré, accueillant, chaleureux, festif.

C’est pourtant loin des vitrines et des étagères que s’est forgée la voix de Joumana Haddad. Sa carrière de journaliste débute en 1997 dans les colonnes du quotidien an-Nahar, où elle travaillera jusqu’en 2017, après avoir été nommée directrice de la section culturelle en 2005.

« J’ai appris l’art de la transgression, confiait-elle à L’Orient-Le Jour voici dix ans, car nous vivons dans une société où l’on vous interdit souvent beaucoup de choses, surtout si vous êtes une femme. Mais j’ai appris qu’il pouvait y avoir des alternatives auxquelles nous avons droit. » Une ligne de conduite qui n’a pas bougé d’un pouce.

Joumana Haddad récitant l’un de ses poèmes lors d’une soirée au Cafébrairie 33, son nouvel espace littéraire à Beyrouth. Photo Mario Bou Monsef
Joumana Haddad récitant l’un de ses poèmes lors d’une soirée au Cafébrairie 33, son nouvel espace littéraire à Beyrouth. Photo Mario Bou Monsef

Cette liberté de ton, on la retrouve aujourd’hui entre les murs du Cafébrairie 33, où les livres qu’elle sélectionne elle-même reflètent sa pensée et ses combats. Cette mère de deux garçons aujourd’hui dans la vie active parle de ce nouvel endroit qui a ouvert ses portes en avril de cette année comme de son « nouveau bébé ». « Je voulais créer un lieu qui allie ma passion pour les livres et pour l’hédonisme. » Un rapide coup d’œil aux rayonnages qui couvrent l’un des murs du café nous le confirme : des essais sur le féminisme côtoient des livres sur la sexualité, des recueils de poésie érotique jouxtent des études sur le genre, etc. « Ce sont ici en grande partie des livres fondateurs dans ma formation intellectuelle et en tant que femme. » Celle qui déclare que « le français lui a ouvert la fenêtre de l’interdit » réalise elle-même la sélection des ouvrages, ajoutant à chaque volume une petite pastille représentant un fruit pour guider le lecteur (un piment pour le sexe, une grenade pour le féminisme, une pomme pour la libre pensée, etc.).

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Si c’est par le français qu’elle s’est forgée une culture littéraire, Joumana Haddad, qui ne parle pas moins de cinq langues et s’apprête à donner des cours d’italien, confie aujourd’hui lire davantage en anglais, mais continue de publier dans les trois langues. Parmi ses derniers coups de cœur, elle cite les auteurs et autrices Janet W. Hardy, Roxane Gay, Alain de Botton et Mona Eltahawy, tous disponibles bien entendu dans sa librairie. Après son dernier roman publié en français, Le livre des reines (Actes Sud), elle vient pour sa part de terminer deux livres qu’elle a écrit en arabe, Victime 232 (éditions Naufal), commencé avant l’explosion du port, tragédie qui a commandé la fin de l’histoire du personnage principal, ainsi que Le Testament Shéhérazade (éditions Naufal), suite de l’ouvrage précédemment cité. Au fait, qu’est-elle devenue quinze ans plus tard ? « Je continue à me cogner aux murs, comme toutes les femmes dans le monde arabe. Mais je perçois cependant des évolutions, au niveau de l’expression de la femme, qui parvient à se faire entendre, notamment à travers des ONG ou les réseaux sociaux. » Elle continue d’ailleurs de recevoir de nombreux courriers de lectrices de tous âges et de toutes origines, marquées par sa verve et son absence de tabou.

Le Cafébrairie 33, lieu hybride entre café et librairie imaginé par Joumana Haddad, mêle hédonisme, littérature et engagement. Photo Mario Bou Monsef
Le Cafébrairie 33, lieu hybride entre café et librairie imaginé par Joumana Haddad, mêle hédonisme, littérature et engagement. Photo Mario Bou Monsef

Femme engagée, Joumana Haddad s’était lancée dans l’aventure électorale de Beirut Madinati. À l’évocation de ce qui fut, hélas, un échec à l’époque, l’écrivaine ne nourrit aucun regret. « Cette expérience, que je ne regrette pas le moins du monde, bien au contraire, m’a permis de prendre du recul et conscience de ce que je peux et de ce que je ne peux pas changer, tant au niveau individuel que collectif. » Elle se décrit aujourd’hui comme une militante de l’écriture.

Bientôt grand-mère, la quinquagénaire qui a les mots amour et liberté (entre autres !) tatoués sur les bras, assure avoir « toujours seize ans » et n’entend pas s’arrêter là. Une pièce de théâtre mise en scène par Lina Abiad intitulée La Mama, en arabe et en libanais, est en cours d’écriture ainsi qu’un nouveau roman sur le thème de la polygamie – qu’elle nous invite à bien distinguer du polyamour ! – basé sur ses souvenirs d’enfance. « Je passais mes vacances dans la famille de mon père, à Yaroun, au Sud, et dans le village, il y avait un homme qui possédait un immeuble de quatre étages dans lequel il avait installé ses quatre femmes, une par étage. C’est le point de départ de ce récit », sur lequel elle ne souhaite pas en dire plus.

Quand elle n’écrit pas, le soir venu, on peut la retrouver dans son café librairie où elle programme un concert par semaine quand elle ne danse ou ne chante pas à tue-tête. Mais même dans la fête, on revient toujours aux livres ici : les sous-verres reproduisent des couvertures d’ouvrages célèbres et la note est présentée au client glissée dans un livre. Une obsession, on vous l’avait dit.

Emmanuel Villin est écrivain et journaliste. Dernier ouvrage paru : Le tarbouche magique, illustré par Zeina Abi Rached (L’École des loisirs, 2025)

C’est avec une pointe d’appréhension que je me suis rendu au Cafébrairie 33, en bas de la rue Monnot, pour retrouver la propriétaire des lieux, laquelle, dans son manifeste J’ai tué Shéhérazade (Actes Sud), se présentait comme une « femme en colère qui s’adresse à l’Occidental » et « pas particulièrement connue pour rendre la vie facile aux autres ». Je fus toutefois très vite rassuré sur ses intentions pacifiques quand je la vis arriver pile à l’heure – aucune excuse, elle habite à deux pas –, une petite paire de lunettes en forme de cœur sur le bout du nez, un chapeau de paille sur la tête et son légendaire sourire en bandoulière. En plus d’être poète, auteure, journaliste, Joumana Haddad, puisque c’est d'elle dont il s’agit, vient d’ouvrir avec son compagnon un café-librairie au...
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