À l’école publique libanaise, on n’a pas d’uniforme. On a une blouse, tout au plus, pour protéger ses vêtements. Les maîtres sont mal payés, encore plus mal que dans le privé. Il leur faut une sacrée motivation pour assurer leur devoir sacré. Le Liban doit beaucoup à ses écoles publiques, ces pauvres structures dont la conception était jadis confiée à de grands architectes mais dont l’exécution, inévitablement, souffrait d’un manque de fonds qui les rendait au final poreuses et dévorées de rouille. Comme tout ce qui relève de l’État, le personnel et la direction des écoles publiques ont sombré dans le bazar des promesses électorales. Tels partis communautaires raflaient les postes pour y faire embaucher leurs gens à tour de bras, sans regarder aux qualifications ou au mérite. Malgré la congruité du salaire, ces recrutements attachés aux conditions de vote demeuraient alléchants, dans la mesure où le travail se réduisait à un temps partiel, laissant le loisir d’avoir d’autres emplois ou occupations, et des revenus parallèles. L’afflux des réfugiés syriens, avec le soutien du HCR et des ONG, a malgré tout représenté une aubaine pour ces établissements qui ont enfin bénéficié de quelques améliorations. Fonctionnant à plein régime, ils s’ouvraient, en raison des différences de programme, la journée aux Libanais et le soir aux Syriens. Il aurait été désolant que ces derniers perdent au Liban leur droit à l’instruction et grandissent dans l’ignorance, source de misère, de soumission et de vulnérabilité.
Il n’empêche que l’enseignement public libanais souffre depuis longtemps, en raison des négligences dont il est victime, d’un désamour injuste. Pour les familles, y inscrire leurs enfants est presque une déchéance. Pourtant, alors que les collèges privés sont majoritairement concentrés dans les grandes villes, les écoles publiques essaiment dans les régions les plus reculées. Alors que les collèges privés sont pour la plupart confessionnels ou connotés, l’école publique est laïque. Elle est même le seul lieu officiel où prévaut la laïcité. Voilà qui en ferait, si elle était investie dans les règles de l’art, le meilleur ferment d’avenir pour un pays déchiré et affaibli par ses alignements confessionnels. Avant sa décadence, l’extraordinaire niveau de l’Université libanaise dans toutes ses facultés faisait la fierté du pays. Aujourd’hui, les étudiants souffrent du système de privilèges et de prébendes qui y règne. L’enseignement privé, s’il maintient son excellence, n’en est pas moins exclusif et onéreux jusqu’à en devenir inaccessible pour beaucoup.
Il est loin le temps où le grand chêne du village embrassait de son feuillage les petits écoliers frémissant devant le maître dont la baguette ne servait pas qu’à montrer les lettres. Et pourtant, quoi de plus fascinant que cette relation de l’élève et du maître, l’un forcé à apprendre, l’autre attaché à transmettre, à meubler les vierges petits cerveaux souvent réfractaires dans l’espoir de leur faire aimer la matière nouvelle qu’il leur instille ? « Et pourtant, j’ai aimé certains de mes maîtres, et ces rapports étrangement intimes et étrangement élusifs qui existent entre le professeur et l’élève, et les sirènes chantant au fond d’une voix cassée qui pour la première fois vous révèle un chef-d’œuvre ou vous dévoile une idée neuve », écrit Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien. On voudrait tant entendre à nouveau, à l’ère de l’intelligence artificielle, cette voix cassée où chantent les sirènes du savoir. Car rien ne vaut ses nuances, sa malice parfois, ses éclats et ses modulations pour véhiculer l’émotion sans laquelle la mémoire se dessèche. Un maître habité, on l’oublie souvent, est un dompteur de fauves, un séducteur, un comédien, un grand prêtre. C’est un artiste qui déploie des talents inouïs pour amener un jeune être humain bien au-delà de ce qu’il peut être. Aider les enseignants à vivre, valoriser leur travail, revitaliser l’école publique et sa précieuse laïcité, c’est peut-être là qu’il faudrait commencer pour envisager l’avenir et enraciner ce Liban flottant.


Bel article de saison et beaux commentaires qui mettent l'école à sa valeur et son importance. L'école qu'elle soit publique ou privée reste une richesse pour le Liban. J'étais dans une école privée et quand mes parents avaient des difficultés financières je suis allé dans une école publique... Dans la première j'avais appris le Français, l'anglais les math, et dans la 2eme j'ai appris ce que c'était le Liban ses villages, ses cultures locales et ses réligions
09 h 38, le 04 octobre 2025