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Culture - Musique

Entre Berlin, Paris et Beyrouth, Faraj Suleiman redessine la carte du jazz arabe

Entre accords de jazz et textes acérés, le compositeur et pianiste palestinien a fait vibrer le Beirut Hall samedi soir, escale beyrouthine d’une tournée qui le mène aux grandes scènes européennes et moyen-orientales.

Entre Berlin, Paris et Beyrouth, Faraj Suleiman redessine la carte du jazz arabe

Faraj Suleiman et son piano aux notes orientales lors d'un concert à Beyrouth le 25 août 2023. Photo Anwar Amro / AFP

Pianiste de formation, musicien avant tout, c’est pourtant le chant qui va le faire accéder au grand public. En plein Covid, il sort le titre Ahla men Berlin ( Plus belle que Berlin), écrit par Majd Kayal. Ensemble, ils avaient créé des albums pour enfants. Cette première chanson pour adultes devient vite virale sur les réseaux sociaux. C’est le succès dans tout le monde arabe. L’entrée en matière nous plonge aussitôt dans une conversation intime avec l’artiste : « J’ai des questions dans ma tête sur toi, sur le quartier, sur comment le temps est passé. Sur ce que tu as fait en silence. » Il touche le public arabe, déchiré entre ceux qui sont restés et ceux qui partent au lendemain des printemps. La ville archétype de l’exil, Berlin, qui a accueilli sous Angela Merkel un grand nombre d’artistes arabes en fuite, est moins belle que la ville d’origine, que le pays natal – quel qu’il soit dans le monde arabe –, où des mères attendent le retour des filles et des fils nostalgiques de leur café : « Sans les bavardages des voisines, le café n’a plus de goût / (…) Berlin est belle, pleine de monde, mais elle fait un peu mal / Em Sabri me manque et j’ai le mal de toi. »

Le pianiste et compositeur palestinien Faraj Suleiman. Photo Joseph Eid / AFP
Le pianiste et compositeur palestinien Faraj Suleiman. Photo Joseph Eid / AFP


Les paroles de Majd Kayal s’ancrent d’abord dans le macrosocial. Il est question de mal du pays, de mal d’amour. À partir de ce langage que toute la rue arabe partage par identification, passe ensuite la grande histoire : celle de la chanson Malaké (Reine), par exemple, qui avec humour et tendresse rapporte une querelle conjugale, celle des parents du poète – la mère, très touchée par la mort de Lady Diana, et le père, perplexe face au chagrin de son épouse –, souhaitant dans un pamphlet l’effondrement de tous les lieux culturels de Londres. L’Empire britannique étant à l’origine du drame national des deux artistes palestiniens, ce pamphlet rappelle le monologue de Camille dans Horace de Corneille, où elle trahit dans la colère la confusion des sentiments et l’attachement de Majd aux lieux culturels qu’il maudit.

Comme un air de Ziad…

Le look, la posture, le ton sarcastique et tendre qui domine toutes ses chansons valent à Faraj Suleiman d’être comparé par son public à Ziad Rahbani. Il répond à L’Orient-Le Jour : « Ce comparatif me touche beaucoup et m’honore. Comme lui, je joue du piano, je compose et présente des projets musicaux avec spontanéité. Mais je crois que mon jazz n’est pas du tout celui de Ziad, il est très différent. Peut-être que c’est ma présence sur scène, ma simplicité qui rappellent aux gens quelque chose de Ziad Rahbani. »

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Et quand on lui demande ce qu’il apporte au « jazz arabe », il précise : « Je n’ai pas une réponse toute faite. Je ne sais même pas si on peut vraiment parler de « jazz arabe » ou de « jazz oriental ». Moi, je compose et je joue ce que je ressens, avec les rythmes et les sonorités de mon environnement. Si tu écoutes ma musique sans me voir, tu sais que ça vient du Moyen-Orient, pas de New York. Il y a des accents de jazz, oui, mais aussi de rock, de tango, de classique, et beaucoup de motifs arabes. Au final, c’est de la musique arabe instrumentale. »

Transformant dans un solo le piano en lyre orientale, Faraj séduit un public éclectique d’environ 600 personnes, beau à voir tant il appréciait la musique instrumentale. Faraj et ses musiciens, tous français, étaient d’ailleurs surpris par la taille relative du public : « Pour le jazz, nous apprend Faraj, 600 personnes c’est énorme si on compare aux villes européennes où ça tourne entre 50 et 80 personnes. Quand quelqu’un est très connu, ça peut aller jusqu’à 300 ou 400 personnes. Je suis très content du résultat, surtout après des années sans présenter de jazz dans le monde arabe. Au fond, c’est mon métier : je suis pianiste, compositeur, et ça fait longtemps que je n’avais pas offert de projet instrumental. Ça compte beaucoup pour moi. Beyrouth est une ville qui aime l’art, qui a un public avide de musique et qui possède une grande histoire musicale. Comparée à d’autres pays arabes, à part l’Égypte, Beyrouth a une place artistique très particulière. Quand on se produit à Beyrouth, on ne vient pas « initier » le public au jazz, mais convaincre un public déjà averti, qui connaît le jazz et qui a des références. C’est un vrai défi. Venir ici, présenter mon travail et voir que ça marche, c’est une vraie reconnaissance. »

Mais ce public conquis l’a été aussi grâce à l’habileté du pianiste et compositeur dont la musique expressive, singulière, exigeante et dénuée de prétention a su attirer un auditoire large, non élitiste, appuyée surtout par des paroles – les poèmes de Majd – initiatrices dans l’univers instrumental. « Au Beirut Hall, le concert a été construit pour amener progressivement le public : une pièce forte, puis une plus calme, une chanson pour respirer, puis retour au jazz. Et ça a marché, les gens ont suivi. Il est vrai qu’avec la musique, on doit parfois mettre quelques chansons pour accrocher le public, mais samedi dernier ce n’était pas nécessaire : les gens ont réagi directement à la musique, ils écoutaient vraiment. Au début, ça m’a paru un peu étrange de chanter sans que les gens chantent avec moi. Mais avec le jazz, le public réagit autrement : il écoute, il se laisse porter. On sent vraiment que c’est un public différent de celui qui vient juste pour les chansons. Ça m’a donné une émotion très forte, un vrai sentiment de légitimité. »

Installé à Paris depuis quelques années, entouré de musiciens français qui participent à ses tournées à travers le monde, Faraj réfléchit à ses futurs projets – dont à nouveau de la musique de film pour l’année prochaine – et nourrit l’envie de revenir encore et encore à Beyrouth où il a tourné un de ses derniers clips, la capitale qui lui renvoie son amour. D’ailleurs, on ne peut pas faire deux pas dans la ville avec Faraj sans être arrêté par des fans qui réclament des selfies.

Pianiste de formation, musicien avant tout, c’est pourtant le chant qui va le faire accéder au grand public. En plein Covid, il sort le titre Ahla men Berlin ( Plus belle que Berlin), écrit par Majd Kayal. Ensemble, ils avaient créé des albums pour enfants. Cette première chanson pour adultes devient vite virale sur les réseaux sociaux. C’est le succès dans tout le monde arabe. L’entrée en matière nous plonge aussitôt dans une conversation intime avec l’artiste : « J’ai des questions dans ma tête sur toi, sur le quartier, sur comment le temps est passé. Sur ce que tu as fait en silence. » Il touche le public arabe, déchiré entre ceux qui sont restés et ceux qui partent au lendemain des printemps. La ville archétype de l’exil, Berlin, qui a accueilli sous Angela Merkel un grand nombre d’artistes arabes en...
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