Delphine Desyeux et Jacques Brel dans le film « Les risques du métier ». Photo Gaumont
Reina Sfeir, chargée de l’événement auprès du ministère de la Justice, détaille la programmation du festival « Justice et Cinéma » qui mêle classiques du cinéma français et œuvres libanaises : Les Risques du métier d’André Cayatte (1967) présenté le lundi 29 septembre à 19h au Metropolis, suivi d'un débat avec Adel Nassar (ministre de la Justice) et Georges Schoucair (producteur de film) ; Un crime de Jacques Deray (1993), le lundi 6 octobre à 19h au Metropolis, suivi d'un débat avec Hervé Lecuyer (professeur en droit privé) et Myriam Sassine (productrice de film) ; 12 Angry Lebanese de Zeina Daccache (2009) le lundi 13 octobre à 19h, au cinéma Montaigne, Institut français du Liban, débat avec Zeina Daccache (réalisatrice, actrice et dramathérapeute) et d’anciens détenus ; Le Président d’Henri Verneuil (1961) lundi 20 octobre à 19h, au cinéma Montaigne, Institut français du Liban, débat avec Adel Nassar et Bechara Mouzannar (producteur et réalisateur).
Le festival « Justice et Cinéma » est né à l’initiative de qui exactement, et comment le ministre de la Justice s’implique-t-il concrètement dans ce projet qui croise culture et institutions judiciaires ?
Le festival « Justice et Cinéma » est né d’une initiative conjointe du ministère de la Justice et de l’Institut français du Liban, en partenariat avec Metropolis. L’idée était de créer un espace où la culture et le droit se rencontrent, afin de rendre la justice plus accessible et plus compréhensible pour le grand public.
Quand la justice sort des palais et entre dans la lumière du cinéma, elle retrouve le visage des citoyens.
Le ministre de la Justice, Adel Nassar, ne se contente pas d’apporter son patronage : il en est l’un des artisans. Il a soutenu ce projet dès le départ, participe à certaines projections-débats et encourage les magistrats, les professeurs de droit et les étudiants à y prendre part activement. Sa présence symbolise une volonté forte : montrer que la justice ne doit pas rester confinée dans les palais, mais circuler dans la cité, se confronter aux citoyens et trouver dans la culture une alliée pour regagner leur confiance.
Votre sélection mêle classiques français et œuvres libanaises contemporaines. Qu’est-ce qui a guidé ce choix et comment souhaitez-vous que ce dialogue franco-libanais éclaire les dilemmes de notre justice actuelle ?
Le choix d’associer de grands classiques du cinéma français à des œuvres libanaises contemporaines n’est pas un hasard : il traduit la volonté de croiser les regards. Les films français portent une tradition de réflexion critique sur la justice, ses grandeurs comme ses fragilités. Les films libanais, eux, plongent dans notre vécu immédiat, dans nos blessures collectives et nos espoirs de réconciliation.
Ce dialogue prend encore plus de sens si l’on rappelle que le droit libanais s’inspire largement du droit français, tant dans ses codes que dans sa jurisprudence. Mettre en regard ces deux cinémas, c’est donc aussi confronter deux systèmes juridiques liés par l’histoire, mais appelés à affronter des défis propres.
Nous cherchons ainsi à créer un miroir à deux faces : d’un côté, la profondeur de l’expérience française, qui offre une perspective historique et universelle ; de l’autre, la force du témoignage libanais, qui met à nu les dilemmes et les urgences de notre justice aujourd’hui. Ce croisement éclaire les défis de l’indépendance judiciaire, de la lutte contre l’impunité, mais aussi de la confiance que les citoyens attendent.
Ainsi, le festival invite le spectateur à voyager entre deux cinémas et à réfléchir, au-delà des frontières, sur un même enjeu universel : comment rendre la justice plus humaine, plus accessible, plus rigoureuse et plus fidèle à sa promesse.
Vous insistez sur l’influence du droit français sur la justice libanaise. Selon vous, le cinéma peut-il contribuer à réconcilier le citoyen libanais avec une institution souvent perçue comme opaque ou politisée ?
Le droit français a profondément marqué notre système judiciaire, mais le cinéma apporte une autre dimension : il ne parle pas seulement aux juristes, il parle à la société tout entière. Le cinéma met des visages sur les principes, des émotions sur les règles, des histoires sur les articles de loi. Il ouvre les portes d’une institution souvent perçue comme distante, opaque ou politisée, et la rend humaine, proche, intelligible.
En projetant des films suivis de débats avec des gens du droit et du cinéma, nous faisons tomber les murs symboliques qui séparent le judiciaire des citoyens. Le spectateur n’est plus seulement témoin, il devient interlocuteur. C’est dans ce dialogue, nourri par l’image et la parole, que peut se reconstruire la confiance du citoyen libanais envers son système judiciaire.
Chaque projection est suivie d’une discussion avec juristes et cinéastes. Cherchez-vous à produire un effet pédagogique, à provoquer le débat citoyen ou à influencer concrètement la pratique judiciaire?
L’objectif premier est de créer un espace de dialogue. En confrontant le regard des cinéastes à celui des juristes, nous cherchons à rendre la justice plus intelligible, à la sortir de ses codes techniques pour la mettre à la portée de tous. Cet effort a une dimension pédagogique, mais il va au-delà : il s’agit aussi de provoquer un débat citoyen, de donner la parole à ceux qui, souvent, n’ont pas accès aux institutions. Il s’agit de sensibiliser les citoyens sur la dimension humaine du judiciaire.
Quant à la pratique du droit, elle ne peut qu’être enrichie par ce dialogue. Les magistrats qui participent entendent les attentes, les doutes, parfois les colères du public. Cela n’influence pas directement les décisions, mais cela nourrit une conscience : celle d’une justice qui doit rester proche des citoyens et attentive à leur perception.
Beaucoup de films programmés interrogent la présomption d’innocence, la rumeur, ou la mémoire des crimes. Comment éviter que ces représentations cinématographiques ne simplifient ou ne déforment des réalités judiciaires déjà complexes ?
Le cinéma permet de condenser des dilemmes complexes en récits incarnés et en images fortes. C’est sa force, mais aussi son risque. Pour éviter toute confusion, chaque projection est suivie d’un débat où juristes et praticiens replacent l’œuvre dans son contexte et expliquent ce qui relève de la réalité judiciaire et ce qui appartient à la fiction.
Plutôt que d’opposer cinéma et droit, nous cherchons à les faire dialoguer : l’un met en lumière les émotions et les perceptions, l’autre rappelle les règles et les garanties. C’est dans cette complémentarité que le public peut comprendre, sans déformation, la richesse et la complexité de la justice.
Le cinéma permet au citoyen d’avoir un regard plus nuancé sur les affaires médiatiques, de prendre conscience qu’au-delà du manichéisme artificiel, le juge est souvent face à des interrogations légitime que la tourmente médiatique ignore.
À travers le prisme du film « Les Risques du métier », comment le festival aborde-t-il la question sensible du harcèlement et des abus dans le milieu scolaire, et quels parallèles peut-on tracer avec les débats actuels au Liban sur la protection des élèves et la responsabilité des enseignants ?
Les Risques du métier est un film visionnaire : dès 1967, il osait mettre en scène des accusations d’abus dans le milieu scolaire et interroger le rapport de pouvoir entre enseignants et élèves. En le programmant, le festival souhaite rappeler que la justice n’a pas seulement à trancher des conflits, mais aussi à protéger les plus vulnérables et à garantir l’équilibre entre présomption d’innocence et devoir de protection.
Ce thème résonne particulièrement au Liban aujourd’hui, où les débats sur la protection des mineurs, le harcèlement et la responsabilité des éducateurs sont plus que jamais d’actualité. À travers ce film, nous cherchons à ouvrir un dialogue sur les mécanismes de prévention, sur la nécessité d’écouter la parole des jeunes, mais aussi sur l’importance de préserver la dignité de tous les acteurs de la communauté éducative.
En confrontant un classique du cinéma français à nos enjeux contemporains, le festival invite à penser une école qui soit un lieu sûr, où la confiance entre enseignants, élèves et familles est garantie par une justice vigilante et protectrice.
Avec « 12 Angry Lebanese », la programmation ouvre la porte à une réflexion sur la prison comme lieu de réhabilitation. Espérez-vous que ce type de film inspire des réformes concrètes dans le système carcéral libanais ?
Le documentaire 12 Angry Lebanese de Zeina Daccache est un cri d’humanité. Il montre que derrière les murs d’une prison, il y a des personnes capables de se transformer, de créer, de réfléchir à leur propre parcours. En le programmant, nous voulons rappeler que la prison ne doit pas être seulement un lieu de punition, mais aussi un espace de réhabilitation et de dignité.
Ce film a contribué à réveiller les consciences et a directement accompagné l’application de la loi 463 de 2002 sur la réduction des peines – une loi restée lettre morte jusqu’alors, mais mise en œuvre immédiatement après la diffusion du film en 2009.
C’est la preuve que le cinéma peut, à sa manière, être un acteur de réforme. En le programmant dans Cinéma et Justice, nous voulons rappeler que changer le regard de la société, c’est déjà ouvrir la voie à des transformations concrètes du système carcéral libanais.
Pensez-vous faire de « Justice et Cinéma » un rendez-vous récurrent ? Et au-delà du cinéma français, envisageriez-vous d’élargir un jour la programmation à d’autres cinématographies qui questionnent la justice et ses zones grises ?
Nous souhaitons que « Justice et Cinéma » devienne un rendez-vous régulier, un espace attendu où la justice et la culture se rencontrent chaque année pour éclairer les grands enjeux de société. La richesse du cinéma français, avec son héritage juridique et critique, nous offre une base solide. Mais il est évident que d’autres cinématographies, arabe, méditerranéenne, internationale, portent elles aussi des récits puissants sur les zones grises de la justice, sur ses espoirs comme sur ses dérives.
L’avenir du festival pourrait être d’élargir ce dialogue, d’accueillir d’autres voix et d’autres images, pour montrer que la quête de justice est universelle, et que chaque culture y apporte sa propre lumière.



