Photo prise lors du tournage du film « BornStars », de Caroline Labaki. Photo DR
Quand on s’appelle Caroline Labaki et qu’on est la sœur de Nadine, réalisatrice et actrice confirmée à l’international, on ne peut que souffrir de la comparaison, surtout pour un premier film. Et pourtant, c’est entourée de cette Nadine-là – très proche d’elle et avec qui elle affirme ne pas être en concurrence – et de sa famille élargie que l’avant-première de BornStars (entendez porn stars à la libanaise) a eu lieu au Vox Cinema de Hazmieh. Mais ce premier long-métrage ne représente pas les premiers pas de Caroline dans le cinéma. Formée à l’Iesav, elle s’est d’abord illustrée aux côtés de sa sœur Nadine Labaki, avant de tracer sa propre voie : de l’interprétation dans des films primés tels que Et maintenant on va où ? et Ghadi, à la réalisation du poignant court-métrage #175 dans la série Beirut 6:07, inspirée de la tragédie du port de Beyrouth.
« Caroline est juste formidable, elle a une énergie contagieuse, elle nous a poussés à faire ce film enceinte, en plein Covid et pendant la crise économique », lance son mari Chady Eli Mattar, producteur libano-américain diplômé de l’American Film Institute Conservatory, installé entre Beyrouth et Los Angeles. BornStars marque en outre la troisième collaboration de Caroline Labaki en tant que coscénariste avec Tony Eli Kanaan.

BornStars n’est pas un film de sexe : c’est simple, il aurait subi la censure. C’est d’ailleurs l’un des thèmes du long-métrage, qui met en avant une jeunesse libanaise exilée mais aussi fracturée par un retour au pays qui la met à mal. C’est aussi l’univers des jeunes tel qu’on le filmait dans les années 80, mais propulsé dans le temps, la technologie et les soucis d’une autre époque.
Quand l’absurde devient une option
Au centre de BornStars, le récit d’une jeunesse en quête de repères qui s’agite. Le scénario, bâti sur une idée originale et totalement loufoque, donne le ton du film dès la première scène filmée en série de plans successifs et saccadés, qui instaurent la cadence frénétique du récit, faisant écho à la jeunesse actuelle. JD, pris dans l’urgence de trouver 7 000 dollars en dix jours pour payer sa dernière année d’études – son père ayant perdu son emploi –, entraîne la bande sur une voie improbable : lancer le premier site pornographique du Liban. Le recours à cette idée scandaleuse n’est pas traité comme une provocation en soi, mais comme le symptôme d’une société où les perspectives sont si limitées que l’absurde devient une option. À travers ce récit, la réalisatrice met en lumière les contradictions d’un Liban tiraillé entre tradition et modernité, exil et enracinement, liberté proclamée et censure omniprésente. Le film questionne avec humour et tendresse la difficulté d’imaginer un avenir dans un pays qui semble sans cesse le condamner.

Entre rires, censure et rébellion
Les cinq compères au cœur du film – JD (Tony Eli Kanaan), Mazen (Nour Hajjar), Sam (Élie Njeim), Ali (Ziad Saliba) et un Américain, Chad (Ryan Laia) – donnent à voir des personnages fragiles, drôles et terriblement humains. Jeter des ponts entre les cultures, à l’heure où quasiment toute la jeunesse libanaise est en proie à un sentiment de double appartenance, est aussi le propos du film. « Je voulais faire un film comique pour faire rire les Libanais fatigués de toute cette souffrance, et quoi de plus comique, dans un contexte conservateur, qu’un site porno ? Rien qu’à cette idée, tout le monde rit aux éclats », explique Caroline Labaki, qui poursuit : « Quand on écrit un scénario, on se laisse emporter par l’idée de plaire aux festivals, on pense aux récompenses et on oublie souvent que le cinéma s’adresse avant tout au public, qui doit y trouver un moment de plaisir et de partage. » « Ce film, je l’ai fait justement en pensant aux spectateurs, mais ce serait quand même un honneur de recevoir un prix », lance malicieusement la réalisatrice qui ne se prive toutefois pas d’un regard critique sur les réseaux sociaux, outil de prédilection et de facilité fictive par excellence des jeunes. Ni sur cette société qui freine, joue les apparences et dont les plus vulnérables sont parfois perdus, confrontés seuls à leurs angoisses et au manque de soutien, qui mènent parfois au désespoir. Des jeunes que Caroline dépeint avec une tendresse infinie, elle qui déplore que le cinéma libanais ne produise pas de films qui les représentent, une carence qu’elle souhaitait pallier.

Si elle a mis autant de temps à réaliser son premier long-métrage, c’est parce qu’elle voulait que « le projet soit spécial et puisse marquer le cinéma libanais ». « J’ai écrit, fait des costumes, réalisé, j’ai essayé de toucher à tout, j’ai pris le temps de vivre et de faire des expériences qui m’ont permis d’imaginer ce film. » Elle espère par ailleurs que cet opus poussera des portes : « Pas nécessairement celles de la pornographie, mais celles de la censure, histoire d’être plus libres dans nos messages », lâche la jeune femme.
BornStars, pur produit commercial qui devrait en premier séduire les jeunes, mais pas que, est bien plus qu’un simple film générationnel : c’est une déclaration d’amour au cinéma comme espace de vérité et de rébellion. Un long-métrage hybride, à la fois ancré dans une réalité libanaise douloureuse et ouvert sur un imaginaire universel. Un film de jeunes sur une jeunesse qui refuse de renoncer à ses rêves.
En salle à partir du 18 septembre.


