Les noix fraîches de septembre et l’odeur des mûres écrasées… On voudrait ne s’arrêter que là, qu’à cela, cet air poignant et la poignante voix de Barbara. Ne penser à rien d’autre qu’aux parfums de la saison mourante, fruit et cadavre, munificence de la terre qui arrondit les pommes à les fendre, dore le raisin dans ses brumes, fait exhaler au figuier son âme laiteuse et flotter au pied des arbres la pourriture des feuilles dont l’heure est venue de tomber. Vanité douce, présence tranquille de la mort au cœur même de la vie.
L’automne est proche, la mer est calme, repue des noyés d’un été qui la vit houleuse. On dit que c’est peut-être déjà la fonte des glaces polaires qui la trouble autant que le vent. S’étendre sur le sable, laisser le sable explorer la peau, le minéral envahir le charnel, tous deux vivants, mouvants, éléments au final de même essence. Cette nuit, les pêcheurs ramèneront du thon rouge. Ils éclaireront de leurs fanaux l’eau sombre où les sardines, attirées par la lumière, affleureront en nuées d’argent, amenant dans leur sillage leur prédateur. Pas de madrague ici, juste des cannes à pêche et le clapotis des flots, quelques villages au loin qui veillent encore, la lune qui fait yakamoz en traçant un chemin de lumière entre ciel et mer. Et tout à coup la curée. Sur la plage, un feu se prépare. La prise n’arrivera qu’au petit matin. Accueillie en triomphe, plus flamboyante que le soleil naissant. Trésor immémorial.
Volupté d’évoquer ces choses. Ces parfums de montagne et ces offrandes de mer ne peuvent être savourés que dans la paix. Au sud du Liban, la campagne est désertée et la mer s’ose à peine. On n’y verra peut-être plus, à la tombée du soir, les vestes posées manches ballantes sur les épaules des femmes contre le frais de l’air, bouton du col attaché, capes magiques, ailes flottantes. On ne verra plus ces veillées où l’on hésite encore à rallumer le poêle éteint depuis l’hiver, non qu’il fasse froid mais pour accueillir un changement que l’on voudrait tranquille à défaut d’être heureux, commencer un tricot ou une broderie, retenir le temps à l’âge où il commence à courir. Mettre un peu d’or dans l’obscurité.
Impossibles sous la guerre : la langueur au soleil qui est temps pris à l’agitation ordinaire, la pêche qui est patience et espérance, la promenade à la tombée du soir pour le jasmin et les brumes sylvestres, les récoltes qui ont leurs rituels, délicatesse du geste pour préserver la plante mère, patates grillées sous la cendre.
Impossibles sous la guerre : la joie, la musique, les danses et les rires, l’envie de faire un enfant. Quinze ans durant, les Libanais avaient rusé avec la mort, pris ces bains de soleil et ces chemins de brume, trouvé de la joie dans des poches secrètes, des régions que les combats avaient oubliées.
Se souvenir qu’à Gaza il n’y a même plus de poches. Le Nord est pilonné sans répit, au Sud règne la famine. Les chemins d’exode sont bouchés, les prix des transports sont inaccessibles, le piège se referme sur ceux qui restent. Israël réinvente le Moyen Âge dans sa cruauté ordinaire. « Un magnifique quartier pour la police, avec de hauts immeubles et un design moderne », promet aux gendarmes le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir. Quelque chose de petit dans ce rêve de grandeur à l’esthétique douteuse, quelque chose qui révèle une médiocrité d’âme et rejoint l’autre fantasme pervers, celui de la Riviera rêvée sur champ de ruines et fleuves de sang. Septembre passe comme une ombre sur notre région du monde où les saisons, à moins qu’elles n’ajoutent de la souffrance à la souffrance, deviennent imperceptibles. Où la douleur ne réclame que l’arrêt du temps.


Une poète aussi bien qu’une journaliste. Merci !
18 h 31, le 23 septembre 2025