Capture d'écran tirée du film « Adnan, Being and time » de Marie Valentine Regan.
Elle aurait eu 100 ans cette année ! En guise d’anniversaire posthume, la cinéaste Marie Valentine Regan tenait à amener à Beyrouth, ville de naissance d'Etel Adnan, disparue en 2021, le film qu’elle lui a consacré : Adnan, being and time (Adnan, l’être et le temps).
C’est ainsi, qu’après avoir été présenté en compétition au Cinéma du Réel à Paris, puis projeté à la National Gallery of Art à Washington, ce portrait documentaire de l’iconique artiste libano-américaine tourné au cours des cinq dernières années de sa vie, a ouvert, mardi 9 septembre, la 20e édition des Écrans du Réel au cinéma Metropolis (Mar Mikhael).
Un portrait au plus près de la vérité d’Etel que signe cette réalisatrice américaine, amie proche de la peintre, poète, auteure et philosophe à qui elle rendait régulièrement visite depuis 2014, l’année de leur rencontre à Paris.
Une coïncidence prise comme un signe
« Ma première découverte d’Etel Adnan a eu lieu à travers une exposition collective dans un musée à New York. J’ai immédiatement été happée et émue par ses petites toiles colorées », confie-t-elle à L’Orient-Le Jour.
« Deux ans plus tard, alors que je venais tout juste de m’installer à Paris, me sentant triste et solitaire dans cette ville nouvelle pour moi, je vais faire un tour en galerie, où je tombe sur un catalogue de ses œuvres, poursuit-elle. Et là, j'ai été à nouveau saisie. En en parlant à ma mère le soir au téléphone, j’ai appris qu’Etel avait été sa professeure de philosophie au collège en Californie. Une coïncidence que j’ai prise comme un signe : il fallait que je rencontre cette artiste, avec qui, de plus, j'ai découvert un ami éditeur en commun. J’ai obtenu par son biais son contact. Et je lui ai envoyé un mail pour lui témoigner de mon admiration et lui demander, sans trop y croire, une dédicace de son ouvrage pour ma mère, son ancienne élève. Mais dès le lendemain, j'ai reçu un appel d’Etel Adnan qui m’invitait à me rendre chez elle. Elle m’accueillera par ces mots : « Entre ma petite fille. » Depuis lors, nous sommes devenues amies », raconte avec une émotion non feinte Marie Valentine Regan.

Dans l’appartement parisien
C’est cette même sensibilité, cette émouvante fascination qui se dégage de Adnan, being and time. Réalisé à partir de brèves séquences, « tournées en lumière naturelle », dans l’appartement parisien que partageaient Etel Adnan et Simone Fattal, intercalées de paysages naturels, ce film fait pénétrer le spectateur dans l’espace feutré du quotidien de l'artiste. Mais aussi dans l’univers plus vaste de sa pensée et de sa perception du monde.
Intime sans être intrusif, il dépeint son environnement, ses occupations, sa personnalité généreuse et enthousiaste, son regard profondément attentif posé sur tout chose, ses bonheurs simples et ce permanent état de questionnement qui l’habitait : « Que signifie être en vie, vivre une catastrophe, faire l’expérience du temps… »
Au fil des images, une caméra délicate et pudique suit la grande artiste dans le silence de la création. Quelques coups de pinceau qui font surgir un bouquet, mais aussi une lecture, une méditation, des souvenirs. La mémoire d’une enfance beyrouthine, d’une scolarité francophone chez les sœurs, d’un exil secrètement désiré, d’une identité arabo-américaine revendiquée, d’une montagne aimée… Ce fameux mont Tamalpais, en Californie, où elle a longtemps vécu, qu’elle a si souvent peint. Ce sommet devenu pour elle une sorte de miroir de l’âme. Au point qu’à un journaliste qui lui demandait un jour quelle fut la rencontre la plus marquante de sa vie, elle répondit : « Une montagne. »

Malade et vieillissante, ne pouvant plus voyager, c’est la cinéaste, elle-même native de Californie, qui lui en rapportera des images. Etel Adnan en reconnaît les couleurs, les brumes, les lumières… Comme on reconnaît un ami de toujours.
Un regard dénué d'ego
Peu à peu, le film glisse vers les images de paysages. La réalisatrice capte les infimes variations de lumière, les détails d’une falaise, d’une mer calme, d’une brume s’élevant dans la vallée comme autant d’échos à l’œuvre d’Adnan. Car la grande question de l’artiste, tout au long de sa vie, fut bien celle de la perception. Voir, non pas au sens passif du terme, mais comme une manière active d’être au monde. « Percevoir… c’est être en train de ne faire qu’un avec ce qui est, tout en s’en séparant », disait-elle, reprenant les mots de son amie Ann Rice O’Hanlon.
Ce très beau documentaire, production indépendante de Marie Valentine Regan, est une rencontre de vérité entre deux femmes de générations différentes, entre la parole et le silence qu'elles échangent, entre la vie et l’écho qu’Etel laisse. À travers sa figure iconique, c’est aussi une certaine présence au monde que le film célèbre. Dense, attentive, poétique et... dénuée de tout ego.
*Les Écrans du Réel au cinéma Metropolis (Mar Mikhael, rue Pharaon), jusqu’au 19 septembre. Programme disponible sur www.metropoliscinema.net




Heureux celui qui a déja acquis des oeuvres d'Etel Adnan
17 h 25, le 11 septembre 2025