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Nos lecteurs ont la parole

Efficacité, excès et entropie : repensons le progrès

Au cœur de cette idée se trouve « l’entropie », l’un des concepts les plus méconnus mais les plus puissants de la science. En physique, l’entropie mesure le désordre ou l’aléa d’un système. C’est la tendance naturelle à passer de l’ordre au chaos, de faible entropie à forte entropie. Mais au-delà des moteurs et des molécules, l’entropie offre une métaphore profonde pour comprendre la trajectoire de la civilisation humaine.

À première vue, la vie moderne semble être une lutte contre l’entropie : nous bâtissons des villes, organisons des économies, gravons le savoir dans le silicium. Chaque acte impose de l’ordre au chaos. Mais tout contrôle a un prix : l’énergie est consommée, la chaleur dissipée ; les systèmes, qu’ils soient physiques ou sociaux, deviennent plus complexes et plus difficiles à maintenir.

En réalité, notre « progrès » est une inversion locale de l’entropie, payée par un désordre accru du système global.

Prenons la technologie : chaque génération recherche rapidité et confort. Du smartphone à l’IA, nous comprimons temps et espace, mais cette commodité exige d’immenses data centers, l’extraction de terres rares, la combustion de fossiles… Tout cela accroît l’entropie planétaire. Notre gain d’efficacité produit un désordre global.

Considérons aussi l’information : l’internet, conçu pour démocratiser le savoir, nous inonde de données. Plus de contenu, moins de clarté. Plus de choix, plus de confusion. C’est « l’entropie de Shannon », qui mesure l’incertitude des systèmes d’information. Le « rapport signal/bruit » de la civilisation se détériore.

L’ESG et l’illusion de réversibilité

Si l’entropie physique se mesure en joules par kelvin, quelle est l’unité de mesure de l’entropie sociale ?

On pourrait la mesurer par l’entropie informationnelle (désinformation, saturation, fatigue décisionnelle), la dissipation énergétique (kWh par personne et par jour, signe d’inefficacité systémique), la fragmentation sociale (polarisation, perte de confiance, effondrement institutionnel), la dégradation écologique (CO₂, déforestation, extinction des espèces) et la santé mentale (hausse de l’anxiété, du burn-out, du mal-être existentiel).

Face à cette trajectoire insoutenable, les entreprises ont inventé une boussole morale : l’ESG (environnement, social et gouvernance). Mais souvent, ce n’est pas une transformation : c’est une soupape, un signal de vertu qui ne traite pas les causes. C’est du « désodorisant dans un immeuble en feu ».

Une véritable inversion de l’entropie demande plus que des indicateurs. Elle exige de redéfinir la valeur : privilégier la résilience à la vitesse, la suffisance à l’efficacité, la stabilité de long terme aux gains rapides.

Pourquoi la suffisance plutôt que l’efficacité ?

Depuis un siècle, l’efficacité est le saint graal des systèmes industriels et économiques. Avec la productivité, elle a servi de mantra : croître, réduire les coûts, maximiser les profits. Mais cette quête du « toujours plus pour moins » a un revers qu’on ne peut plus ignorer.

La promesse de l’efficacité a poussé à produire bien plus que ce dont les gens ont besoin. Pour justifier cette surproduction, des industries entières créent artificiellement la demande par marketing agressif, manipulation psychologique et obsolescence programmée. Résultat : une abondance de biens sous-utilisés, de services surpayés, et un cycle accéléré de déchets – saturant les décharges, polluant les océans et détruisant les écosystèmes. Recyclage et « économie circulaire » apportent un léger soulagement, mais ce sont des pansements. La plupart des dégâts sont irréversibles.

Le coût humain n’est pas moindre. Nous travaillons plus dur et plus longtemps, mais dans des environnements sédentaires et artificiels. L’employé moderne est rivé à son écran, enfermé dans des bureaux sans lumière naturelle, produisant du papier numérique au nom de l’efficacité. Tout cela pour pouvoir « prendre une retraite anticipée » et s’évader – sur une île, dans une cabane ou un village paisible. Que recherchent-ils ? Non le luxe, non la complexité, mais la simplicité. Un retour à la suffisance.

Si tel est le but, pourquoi n’en faire pas aussi le principe de conception ?

Le drame est qu’aucun lieu n’est sûr. Dès qu’un endroit attire par sa simplicité, il est monétisé. On y construit des « resorts », on y importe le chaos même que les gens fuyaient. Le cycle recommence : l’efficacité nourrit l’excès, l’excès détruit la suffisance.

Le culte de la disruption

Voilà le défaut critique de l’entrepreneuriat moderne. Depuis vingt ans, les entrepreneurs sont glorifiés pour leurs produits « disruptifs ». La disruption est devenue un insigne d’honneur, une condition du financement et de la gloire. Mais elle n’est pas neutre : elle accélère l’entropie. Elle déstabilise les normes, désoriente les communautés et inonde les marchés de nouveautés souvent inutiles. Une société droguée à la disruption perd ses repères.

Pire encore, la disruption se déguise en libération. De nouvelles libertés apparaissent trop vite, sans assez de temps d’adaptation sociale. Certaines sont des avancées, d’autres creusent des fractures : affaiblissement des engagements familiaux, brouillage des identités. Le mariage devient fragile, la parentalité transactionnelle, et même la biologie devient un choix. La liberté individuelle peut ainsi se transformer en fragmentation collective.

Tout cela alimente l’entropie sociale – l’effondrement de la cohérence, de la continuité, du bon sens.

Et au moment où nous perdons la maîtrise, nous remettons les clés : l’IA pour remplacer nos esprits, les robots pour remplacer nos corps. Nous investissons des milliards pour former nos successeurs, persuadés que cela nous aidera à « scaler ». Mais à quoi sert l’échelle si le système s’effondre ?

L’ironie est claire : en cherchant à réduire l’entropie dans nos vies, nous l’accélérons dans le monde.

La civilisation, comme tout système thermodynamique, n’échappe pas aux lois de la physique. Plus nous comprimons le temps et extrayons de l’énergie, plus nous risquons de basculer dans un désordre généralisé : environnemental, informationnel et psychologique.

Peut-être que l’avenir n’appartient pas à ceux qui veulent vaincre l’entropie, mais à ceux qui apprendront à « danser avec elle ».

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Au cœur de cette idée se trouve « l’entropie », l’un des concepts les plus méconnus mais les plus puissants de la science. En physique, l’entropie mesure le désordre ou l’aléa d’un système. C’est la tendance naturelle à passer de l’ordre au chaos, de faible entropie à forte entropie. Mais au-delà des moteurs et des molécules, l’entropie offre une métaphore profonde pour comprendre la trajectoire de la civilisation humaine.À première vue, la vie moderne semble être une lutte contre l’entropie : nous bâtissons des villes, organisons des économies, gravons le savoir dans le silicium. Chaque acte impose de l’ordre au chaos. Mais tout contrôle a un prix : l’énergie est consommée, la chaleur dissipée ; les systèmes, qu’ils soient physiques ou sociaux, deviennent plus complexes...
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