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Il y eut un Liban des cascades


Le gouffre de Balaa, le torrent d’Afqa, l’élégante chute de Jezzine, mince et puissant panache qui donne la mesure de la falaise dont il plonge. La rivière Berdaouni à Zahlé qui évoque agapes et arak, parfums verts de pastèques et de concombres, parfums ambrés de narguilés mêlés de fumets de viandes grillant sur du charbon de pin. Le « nebeh » d’Ehden, aujourd’hui emmuré. La rivière de Nahr el-Joz, le Hasbani qui prend sa source dans l’Hermon, le Léonte, ou Litani, « fleuve des lions » qui irrigue les terres du Liban de la Békaa au Sud. L’Oronte au nom si doux qui signifie pourtant « le Rebelle », traduit en arabe par « al-Assi » parce qu’il est le seul fleuve du Moyen-Orient à couler vers le nord. Oronte qui a inspiré à Maurice Barrès un roman d’amour médiéval entre un chrétien et une sarrasine. Un jardin sur l’Oronte… on voudrait tant ! Deux cents sources, quarante cours d’eau, des entonnoirs creusant les sommets, à travers lesquels se déversent les neiges qui alimentent à leur débâcle tant de fleuves souterrains, tant de sources profondes. La terre poreuse recueille et fait jaillir. Le beau miracle des ruissellements à flanc de montagne après un hiver généreux ! Les cheveux d’algues des roches rousses qui dansent au fil de l’eau, grondements, murmures, chant de la terre, le seul, peut-être.

En cette période caniculaire, le serpent de mer du réchauffement climatique montre méchamment sa tête. Depuis avril, la terre, privée d’eau, se replie dans un grand silence. Les cascades se retiennent, les cours d’eau sont envahis de boue. Ce vert pays au-delà duquel, sur des milliers de kilomètres, on ne voit plus que le désert, est en étiage trois mois plus tôt qu’à son habitude. Bientôt l’Assomption et la dangereuse perspective des incendies provoqués comme chaque année, à la même date, par la négligence des pique-niqueurs ou la criminelle malveillance de certains promoteurs profitant du chaos. Mis à part le feu qui a récemment ravagé les forêts du Akkar, on peut cependant se féliciter de la prévention et de la vigilance accrue des municipalités qui ont pu limiter cette catastrophe saisonnière à ce seul événement.

Mais l’eau commence à manquer pour l’arrosage, pour l’usage domestique. L’accès à l’eau potable, reconnu depuis 2010 comme un droit humain fondamental, se présente sur presque tout le territoire sous forme de bouteilles et galons en plastique. En réponse à des ONG qui prônaient la nationalisation de l’eau, l’ex-PDG de Nestlé, Peter Brabeck, avait déclaré en 2005 que « l’eau est une denrée alimentaire et, comme toute denrée, elle a une valeur marchande ». Des propos qui n’en ont pas fini de scandaliser. Lui en voudrait-on ? Tant de guerres ont été menées pour l’accès à l’eau, tant le sont encore et tant d’autres le seront à l’avenir. L’Égypte et l’Éthiopie s’étripent depuis des lustres sur le contrôle du Nil Bleu. Le Liban est anxieux à l’idée qu’Israël finisse par s’approprier de force le Litani que le mouvement sioniste lorgnait déjà lors du tracé des frontières de l’État hébreu. Le Canada soupçonne les États-Unis de pomper ses eaux souterraines. Plus précieuse que toutes les gemmes de la terre, l’eau a comblé notre petit pays. Qu’avons-nous fait de ce trésor ? Des barrages qui ont cimenté de vastes étendues de verdure, qui se débrouillaient toutes seules pour retenir les eaux souterraines. Des détournements de cours d’eau qui n’ont produit que des assèchements. Un gaspillage continu, navrant, dont la moindre manifestation est le lavage des voitures et l’arrosage des trottoirs. Des gestes clairement superflus quand manque l’essentiel. La culture du robinet qui coule pour rien, la multiplication des restaurants, à eux seuls des gouffres, les petits villages qui se suffisaient à eux-mêmes et qui se transforment en destinations touristiques avec tout ce que cela signifie de pollution et de tension sur les ressources… si les pluies continuent à baisser et la nappe phréatique à s’épuiser, nous n’en aurons pas pour plus d’une dizaine d’années. L’épuisement de l’eau changera définitivement ce qu’il reste de radieux dans le visage du Liban. Le problème a été trop longtemps éludé. Le moment est venu d’en prendre conscience et de le régler collectivement, si ce mot veut dire quelque chose sous ces latitudes.

Le gouffre de Balaa, le torrent d’Afqa, l’élégante chute de Jezzine, mince et puissant panache qui donne la mesure de la falaise dont il plonge. La rivière Berdaouni à Zahlé qui évoque agapes et arak, parfums verts de pastèques et de concombres, parfums ambrés de narguilés mêlés de fumets de viandes grillant sur du charbon de pin. Le « nebeh » d’Ehden, aujourd’hui emmuré. La rivière de Nahr el-Joz, le Hasbani qui prend sa source dans l’Hermon, le Léonte, ou Litani, « fleuve des lions » qui irrigue les terres du Liban de la Békaa au Sud. L’Oronte au nom si doux qui signifie pourtant « le Rebelle », traduit en arabe par « al-Assi » parce qu’il est le seul fleuve du Moyen-Orient à couler vers le nord. Oronte qui a inspiré à Maurice Barrès un roman d’amour...
commentaires (7)

le nebeh emmure ... . quel malheur au secours ya more sarkis

Helou Helou

16 h 03, le 18 août 2025

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Commentaires (7)

  • le nebeh emmure ... . quel malheur au secours ya more sarkis

    Helou Helou

    16 h 03, le 18 août 2025

  • C’est bien dommage que tous les libanais de moins de quarante ans n’ont pas pu connaître leur vrai Liban dont le monde entier en parler. Est ce un rêve que de penser et croire qu’il redeviendrait celui que nous avons connu? Tous les villages ont été transformés et aucun n’a échappé à la cupidité des irresponsables qui ne voyaient en leur pays qu’une chose rentable et le saccageaient sciemment pour se remplir les poches, sans jamais penser à leurs descendants et l’avenir des générations à venir, avec la complicité de nos corrompus de gouvernants qui s’étaient succédés et qui se ressemblent

    Sissi zayyat

    15 h 32, le 14 août 2025

  • Navrant, c'est toute une éducation à faire, comment demander aux gens de se montrer responsables quand la classe politique mafieuse pille en toute impunité... Gaspillage de l'eau, chasse cruelle et inutile des oiseaux migrateurs, abattage des forêts restantes, il y a de quoi désespérer de ce pays.

    Prinzatour

    12 h 26, le 14 août 2025

  • Au Liban, il n’y a que les armes du Hezbollah. L’eau est mal exploitée, et l’État est faible dans certaines régions. Au Liban, où l’on a assez d’eau et d’armes, où l‘on s’efforce de pacifier le pays, n’avons pas assez de plans viables. Je connais toute la littérature sur la politique de l’eau au Liban, et d’aucuns sont allés jusqu’à dessaler l’eau de mer, comme on en fait chez nos voisins d’outre-Naqoura (très coûteuse surtout en énergie) alors qu’on en assez d’eau potable qui coule de source(s). Restaurer l’État, c’est évident, et c’est vite dit mais c’est moins vite fait.

    nabil

    11 h 05, le 14 août 2025

  • Chère Fifi. Je vous lis et je tremble d’indignation envers tant d’insouciance, d’inconscience et de délits envers un problème si grave. Je tremble de peur mêlée de nostalgie envers ce pays vert et bleu qui fût!!! … Mme la ministre de l’environnement. Au lieu de vous indigner du retrait des armes d’une milice qui n’a fait que contribuer au grignotage de nos montagnes et la destruction écologique de nos ressources naturelles… concentrez vous sur l’essentiel. C’est VITAL! Il y a tant à faire!!!!

    Lara Nader

    10 h 49, le 14 août 2025

  • C’était mon commentaire bien à propos : ""Des détournements de cours d’eau qui n’ont produit que des assèchements. Un gaspillage continu, navrant, …"". Un édile local (qui n’a pas la fibre écologique) m’a raconté par téléphone que ce conflit risque de dégénérer, car ce n’est une simple question d’honneur, mais de survie économique. Dépendre de l’humeur de quelques têtes chaudes "soutenues " politiquement par le chef du canton, pour mettre en péril des plantations et des ressources financières, est suffisamment grave pour que souvent on en arrive aux mains.

    nabil

    10 h 33, le 14 août 2025

  • Au Liban l’eau est un don du ciel mais coule sous quelques beaux ponts pour se verser inutilement dans la méditerranée. Le Liban connait déjà son conflit d’or bleu, car d’or noir on n’en a pas. Les gazettes locales (quelques groupes sur Facebook) nous informent que des paysans (pour arroser leurs plantations et pour se rafraîchir) et des restaurateurs (oh que c’est beau une table à côté d’un courant d’eau) laissent passer un petit filet d’eau pour garder la plus grande part "chez eux". L’agriculteur de la plaine n’en reçoit pas suffisamment et qu’il faut souvent une intervention de l’armée.

    nabil

    10 h 21, le 14 août 2025

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