Le président Joseph Aoun entouré du chef de l'armée Rodolphe Haykal et de nombre d'officiers à l'occasion de la fête de la troupe, le 31 juillet 2025 à Yarzé. Photo présidence.
Deux dates, cinq ans d’écart, un même enjeu… Le 4 août 2020, l’explosion au port de Beyrouth révélait au monde l’ampleur de la faillite de l’État libanais. Cinq ans plus tard, presque jour pour jour, le Conseil des ministres se réunit dans un climat tout aussi explosif pour aborder le dossier tabou du désarmement du Hezbollah. La coïncidence du calendrier n’est peut-être qu’une ironie de l’histoire, mais elle sonne comme un rappel brutal de la nécessité d’en finir avec les bombes à retardement. La question est de savoir si, cette fois, l’État entend enfin reprendre le contrôle ou si, comme en 2020, il choisira le silence et les tergiversations… avant la déflagration.
À ce calendrier déjà chargé s’ajoute une troisième date : le 5 mai 2008, le jour où un Conseil des ministres a fait tomber tous les masques. Deux jours plus tard, le Hezbollah menait un coup de force à Beyrouth et dans la Montagne pour forcer le gouvernement Siniora à revenir sur sa décision de démanteler son réseau de télécommunications et de limoger le chef de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth, un proche de la formation. Si, depuis deux jours, le Hezbollah – par la voix de ses relais médiatiques – s’acharne à dresser un parallèle entre les deux séances, c’est qu’il se retrouve de nouveau acculé. En effet, les pressions internes et internationales se recoupent pour placer la formation face au fait accompli : l’heure de remettre son arsenal à l’armée libanaise a sonné. Toutefois, dix-sept ans plus tard, le chantage à la guerre (civile) semble être la seule véritable arme qui lui reste. Celle-là, il la manie librement, sans peur des drones qui le surveillent jour et nuit, ni des missiles qui peuvent s’abattre : appels (non officiels) à une mobilisation dans la rue contre « la mise à mort de la résistance » ; campagne violente diffamant le président Joseph Aoun qui, depuis son dernier discours, fait partie – aux yeux de Naïm Kassem – de ceux qui « servent le projet israélien »… le mot d’ordre hezbollahi (et iranien) semble avoir été donné pour faire monter la pression à son paroxysme.
Mais qu’en est-il dans les coulisses et en réalité ? Et surtout, le Hezbollah est-il encore capable de « couper des mains » pour défendre ses armes ? D’abord, il faut comprendre le contexte, inédit, dans lequel le parti évolue depuis le « Déluge » qui l’a emporté : C’est la première fois depuis des décennies que la question des armes est portée à l’ordre du jour du Conseil des ministres, c’est-à-dire de la plus haute instance exécutive de l’État. Cette évolution marque un tournant majeur, rompant avec des années de passivité, de dialogues stériles ou de renvoi de la question au niveau régional. Une telle démarche s’apparente à une levée de la couverture politique qui enveloppait jusqu’ici l’existence armée du parti. Celui-ci est donc en passe d’être qualifié, par l’État lui-même, de milice non légitime.
Jamais le Hezbollah n’avait été aussi marginalisé dans le processus décisionnel libanais. Un fait nouveau vient peser également dans la balance : plusieurs des alliés traditionnels du parti, qui jusqu’ici défendaient la « résistance » ou évitaient soigneusement de se positionner, commencent à basculer de l’autre côté de l’échiquier. L’axe de la moumanaa se lézarde, les fidélités d’hier se désagrègent et l’équilibre des forces vacille, laissant entrevoir l’émergence d’un nouvel ordre politique au sein duquel l’hégémonie armée du Hezbollah ne fait plus figure d’évidence.
Pour repousser l’échéance, celui-ci semblait tabler sur la prudence du président Aoun – ou plutôt en abuser –, croyant que le chef de l’État s’opposerait à la tenue du Conseil des ministres ou qu’il continuerait de traiter la question dans le cadre d’un dialogue bilatéral discret. Mais quelle n’a été sa surprise lorsqu’en ce 31 juillet, Joseph Aoun le sommait, pour la première fois nommément, de déposer les armes et s’adressait directement à la communauté chiite, l’invitant à « faire le pari de l’État ». La veille, le chef du Hezbollah criait à qui veut (encore) l’entendre que les armes ne seront pas rendues et que les sacrifices de sa base populaire ne seront pas vaines. Deux discours, deux visions, deux Liban : l’un attaché à une ère où la force illégitime faisait loi, l’autre aspirant à un État enfin maître de son destin.
Joseph Aoun n’a pas changé. C’est le danger qui devient imminent. Son silence d’hier était un pari sur le dialogue ; sa fermeté d’aujourd’hui est un signal d’alarme. Et le face-à-face ne fait que commencer… sous les yeux scrutateurs de la communauté internationale. Le Hezbollah a peut-être encore le choix de persister dans la logique du rapport de force, en attendant les mots d’ordre de Téhéran. Libre à lui de « se suicider », pour reprendre les termes du ministre de la Justice. Mais le Liban, lui, ne peut continuer à faire du surplace. On le sait déjà à force de l’avoir vécu : lorsque l’État rechigne à assumer ses responsabilités, d’autres le font à sa place – avec leurs méthodes, et souvent à leur propre avantage. Le moment est venu de trancher. Ce mardi, ce n’est pas un Conseil des ministres qui se tient, c’est un rendez-vous avec l’Histoire.


Ce n’est pas grave il y a nos voisins qui font le travail
16 h 46, le 05 août 2025