Souvenez-vous, au temps du Covid, la joie que nous avions à taper sur des casseroles tous les soirs à 20h pour saluer le dévouement des soignants. Médecins et infirmiers étaient débordés, la contagion fauchait à l’aveugle, rien ne semblait pouvoir l’arrêter et nous étions tous égaux devant le danger… Nos percussions retentissaient dans les rues, la ville entière vibrait de ce bruit désordonné et, oui, joyeux malgré l’abattement général. Ce tam-tam urbain disait aussi à chacun que sur chaque balcon, derrière chaque fenêtre, il y avait une présence dont l’isolement faisait écho au sien, une soif de lien.
Le choc des cuillers en bois sur les récipients métalliques traduisait des émotions diverses et qui allaient jusqu’aux larmes, tenait lieu de conversation avec des inconnus, fédérait derrière un élan commun : face à la déshumanisation imposée par la pandémie, soutenir, sous les néons glauques des hôpitaux, ces soldats épuisés qui menaient sans compter leur temps un combat inégal. Fermez les yeux, ramenez le souvenir de cette joie de se sentir humain malgré l’impuissance. Ce bruit ne sauvait personne, certes, mais il portait un message de respect et de reconnaissance dont les destinataires se sentaient ainsi soutenus.
Le moment est venu de les ressortir, ces casseroles. Le fracas nocturne est parti hier de Ramallah, il devrait faire le tour du monde. Ces casseroles auraient dû contenir de la nourriture pour les affamés de Gaza. Elles ne contiennent que le son de la colère et de l’indignation, mais elles le répercutent aux oreilles des damnés de cette bande de terre menacés par une famine galopante. Non que de nombreuses campagnes de dons ne soient organisées depuis le début du conflit, mais chacun se demande, Israël ayant fermé les passages et pris le contrôle de la distribution alimentaire avec la violence et le mépris que l’on sait, comment ces donations pourraient parvenir aux plus vulnérables.
Le kilo de farine à Gaza coûte aujourd’hui près de 40 dollars. Les risques pris par les jeunes sur les points de distribution sont immenses. On ne compte plus ceux qui ne sont jamais revenus de ces files d’attente, fusillés par quelque soldat ennuyé ou nerveux. On a mal pour le père, pour l’enfant qui tentent, entre leurs doigts, de tamiser le sable où se mêle une trace blanche.
La faim est une inimaginable souffrance. Elle vous attaque lentement. D’abord des crampes qui vous plient en deux, les sucs gastriques n’ayant rien à digérer. Ensuite le corps puise dans ses réserves et commence à se nourrir de sa propre substance. Les organes défaillent l’un après l’autre. On ne peut plus tenir debout, on abandonne, on se couche, on s’abîme. Les infections profitent de l’état de faiblesse généralisée. Et puis cette expression pour dire la maigreur : « La peau sur les os. » Mais les os eux-mêmes sont rongés de l’intérieur et la peau crevassée.
Une mort rapide, peut-être même héroïque si cela signifie quelque chose quand il s’agit de nourrir sa famille, vaut parfois mieux que ce sentiment de délaissement et de décomposition sous le regard du reste de l’humanité. À Gaza la faim est partout. Les ambulanciers qui transportent les mourants, les médecins qui tentent les dernières chances, les reporters qui documentent l’horreur sont eux-mêmes affamés. On a vu un père ramener de grande lutte à sa famille de douze personnes, dont une jeune femme enceinte de 7 mois, une assiette de riz flottant dans un peu d’eau. Il n’a pris pour lui-même qu’une seule cuillerée. Ses larmes de désespoir en voyant ses enfants se partager cette même pas pitance nous humilient.
Rien ne justifie cette atrocité, cette punition infligée à tout un peuple, certains parqués dans des tentes, d’autres habitant les ruines de ce qui fut leur maison : ni la paranoïa vis-à-vis du Hamas ni la pression d’Israël pour récupérer ses otages, qui subissent sans doute le même sort que le reste des habitants. La famine résulte de la difficulté orchestrée d’accéder aux aides alimentaires. C’est une arme plus redoutable que les bombardements. Elle met les gens à genoux. Et nous qui sommes spectateurs de cette horreur perdons chaque jour un peu plus de ce qui fait notre humanité. Taper sur des casseroles, assourdir ceux qui peuvent efficacement faire pression pour que cela cesse, ce n’est peut-être rien, mais c’est lever la tête pour ceux qui n’en ont plus la force. Une cuiller, une casserole.



Je suis désolée. C'est inhumain ce qui arrive à Gaza. Il n'y a que les grandes puissances qui peuvent intervenir pour mettre fin à cette situation.
11 h 41, le 24 juillet 2025