Mohamed et Israël sur la scène du festival d'Avignon. Photo Christophe Raynaud de Lag /Festival d'Avignon
Auteur, metteur en scène et acteur, Mohammed el-Khatib bouscule tous les codes. À travers un théâtre documentaire où les frontières entre réalité et fiction se brouillent, il donne la parole à ceux qui ne l’ont pas. Désormais figure incontournable de la scène internationale, il a accordé un entretien à L’Orient-Le Jour à Avignon, pour évoquer son parcours et sa vision d’un théâtre profondément ancré dans le réel.
D’abord, ce choix de titre éponyme, Israël et Mohammed, qui interpelle tout Avignon et suscite des émotions contradictoires. Ce qui est troublant — et presque ironique — c’est qu’Israël Galván n’a rien à voir avec la judaïté. Pourtant, il aurait pu être perçu comme un juif ou un Israélien dissident face au gouvernement israélien. Que dire de tous ces quiproquos, et de ce qu’ils provoquent ?
C’est une question complexe pour un sujet complexe. Il y a le hasard de la rencontre, le décalage, l’attente - une attente déjouée, car Israël n’est pas juif : il est témoin de Jéhovah, arabo-andalou, le fruit d’un mélange. Mais ce mélange a des conséquences : lorsqu’il joue au Moyen-Orient, il doit changer de nom. Il ne s’appelle plus Israël, mais Galván de Los Reyes.
Ces données objectives nous renvoient inévitablement à des données politiques. Dans la vidéo, mon père dit à un moment donné : « C’est bien de vouloir faire la paix, mais avant, il faut faire de la politique. » La question palestinienne a toujours représenté pour mes parents un horizon de paix - de plus en plus lointain - mais aussi un lieu de confrontation politique.
Je crois que même après un an de génocide, après le massacre de masse des Palestiniens, il est vital de maintenir le lien avec cette partie de l’État hébreu qui condamne les massacres et tente de convaincre de l’intérieur. Il est politiquement nécessaire d’adopter un geste de rupture vis-à-vis de ce gouvernement israélien d’extrême droite, extrêmement dangereux : qu’il soit isolé, boycotté, politiquement et économiquement, qu’il soit neutralisé. Mais en même temps, il faut maintenir le lien avec la société civile, comme le Festival d’Israël à Jérusalem, composé de militants de gauche antimilitaristes, opposés à la colonisation, à l’implantation des colonies en Cisjordanie, à l’occupation de Gaza. Ce sont nos frères et sœurs de lutte politique.
Il y a donc un double geste : celui de l’isolement et, en même temps, celui du lien - un dialogue constant avec les intellectuels israéliens qui partagent notre combat contre la colonisation. Sans cela, il n’y a pas d’horizon de paix possible. Aujourd’hui, on vient de perdre une génération. Les enfants de Gaza, cette génération-là, ne pourra pas pardonner.

Pendant le spectacle, il y a ce moment extraordinaire où vous faites apparaître dans le cloître des Carmes une mosquée reprenant l’architecture d'al-Aqsa. Au-delà de la portée politique, quel souvenir gardez-vous de ce lieu ?
Le jour où je suis allé sur l’esplanade des Mosquées pour prendre une photo de la mosquée al-Aqsa pour ma mère, j’y suis allé avec mon passeport français, donc protégé. On m’a fait attendre trois heures au check-point. À mes côtés, un père palestinien attendait avec son enfant. À un moment, une militaire israélienne, âgée d’une vingtaine d’années, a mis ce père à genoux, le menaçant avec son arme, sous les yeux de son fils. Je regardais cet enfant, et je me suis dit qu’il était perdu. Il subissait une double humiliation. C’est très grave. En Palestine, on a fabriqué une génération de ressentiment. Une génération sacrifiée. Le drame est là : quand vous voyez vos parents humiliés, massacrés, vous ne pouvez pas pardonner.
J’espère que la communauté internationale aura le courage de se mobiliser, d’affronter cette situation qui, personnellement, me fait honte. Une honte mêlée d’impuissance et de mépris, un mépris envers les Arabes. Car on comprend de manière crue qu’une vie palestinienne ne vaut pas une vie israélienne ni une vie occidentale.
Au début du spectacle, vous marquez votre distance avec le religieux, tout en l’invitant sur scène à travers cette mosquée et ce clocher transformé en minaret. Vous offrez ainsi une plateforme d’identification aux spectateurs arabes, chrétiens comme musulmans, dans un contexte où la parole arabo-musulmane est presque absente de l’espace médiatique français.
C’est un geste de réparation. Moi qui ne suis ni croyant ni pratiquant, j’ai ressenti, comme après le 11 -Septembre où l’on disait : « Je suis américain », le besoin de dire aujourd’hui : « Je suis musulman. » Dans la France actuelle, dans ce climat politique raciste, islamophobe, réactionnaire, j’ai voulu poser un geste de réparation et de réconciliation. Montrer l’islam de mes parents, qui est un islam paisible. La mosquée, avec son minaret, dialogue avec le clocher. Et la France des clochers ne fait peur à personne, c’est culturel. Il existe aussi un islam culturel, tranquille. J’ai vu mes parents vivre leur foi ainsi. Aujourd’hui, la chasse aux sorcières contre les musulmans est insupportable. Avec cette mosquée, ce clocher, et ce prénom - Israël - j’ai voulu poser un geste de paix, d’hospitalité. Un geste de reconnaissance envers la génération de mes parents, méprisée et humiliée. Et je le fais de manière paisible. Apaisée.
Et avec beaucoup d’amour et d’humour, vous tuez symboliquement vos deux pères sur scène. Tous deux vous ont refusé tel que vous êtes, et vous leur édifiez pourtant des sanctuaires.
Cette manière de « tuer le père », comme on dit en psychanalyse, est aussi une façon de le réhabiliter. L’un des grands problèmes de la culture arabe, c’est cette figure patriarcale omniprésente. On craint souvent le père dans nos familles, où une forme de toute-puissance s’installe, qui peut parfois déboucher sur des abus. Mais la plupart du temps, cette toute-puissance masque une impuissance.
Une impuissance sociale, politique. Mon père, par exemple, a été maltraité à l’usine. Il a dû sacrifier sa vie. Il a subi une humiliation permanente. On l’a empêché d’exister politiquement, socialement. Et plus vous marginalisez des gens, plus vous participez à leur rejet. L’intégration aurait été de les accueillir dignement. Mon père est arrivé en France dans les années 1970, avec cette première vague d’immigration. On les a fait venir pour faire « le travail » : ramasser les ordures, travailler dans le bâtiment, trier. Ils ont fait le sale boulot. Toute une génération a été méprisée. Et aujourd’hui, elle se heurte à la génération suivante - la mienne - qui est pleinement française, qui maîtrise la langue, et qui n’acceptera pas d’être domestiquée comme l’a été celle de nos parents. Ce que je souhaite, c’est qu’au moins, pour la fin de leur vie - car cette génération va bientôt disparaître - on leur rende une forme de dignité. Parce qu’ils ont contribué à l’essor économique de la France. Parce qu’ils ont tout sacrifié pour leurs enfants, qui participent aujourd’hui à la vie du pays ; dans les élites, dans les classes populaires, dans la culture.
À travers ma pratique artistique, quand je fais Le Grand Palais de ma mère, quand je mets en scène les Renault 12, les Peugeot 504, ça peut sembler anecdotique. Mais c’est ma manière de réhabiliter une partie de l’histoire de France. De dire que cette génération d’immigrés fait partie de l’histoire populaire française. Qu’elle a toute sa place dans les musées nationaux, au même titre que l’histoire bretonne ou les particularités corses.

Ce qui est très touchant dans votre travail, c’est que vous devenez le parent de vos propres parents. À travers votre travail sur les retraités, sur les seniors, vous semblez embrasser toute cette génération. Et pourtant, dans votre art, vous êtes rejeté par votre père, qui voulait que vous fassiez de la science politique. Il faut dire que votre public est bien plus large que celui des lecteurs d’ouvrages de sciences politiques…
C’est la question de la responsabilité. À travers mon travail sur l’histoire collective, j’ai l’impression de faire une forme de sociologie en acte. D’incarner, en fait, une certaine idée des sciences politiques, mais de façon concrète. J’ai fait des recherches sur l’islam de France à Sciences Po. Et je posais déjà la question suivante : dans une perspective laïque, pourquoi l’État français veut-il organiser l’islam ? À chaque fois que cette question est posée, c’est sous l’angle de la suspicion, de la peur de l’ingérence étrangère.
Le dernier rapport en date portait sur « l’entrisme des Frères musulmans » en France, qui est en réalité marginal. Mais on agite un fantôme politique, celui du « grand remplacement ». On mène une bataille culturelle sur un fantasme, alors que ce n’est pas la réalité du terrain. La difficulté - mais aussi la richesse - de l’islam, c’est qu’il n’a pas d’équivalent du pape. Il n’y a pas d’Église catholique. C’est un rapport intime entre vous et Dieu. Il y a autant de courants que de pays. Sans doute que la petite mosquée paisible de mes parents serait très mal vue par les salafistes. Mais ces nuances-là ne sont pas perçues. Beaucoup de Français sont dans l’ignorance, et donc dans le fantasme.
Moi, j’ai toujours vu mes parents dotés d’une immense force spirituelle. Et à mes yeux, ce qui produit le racisme aujourd’hui, c’est la misère sociale, les dégâts du libéralisme, qui nourrissent ce rejet des musulmans en France. Le théâtre m’offre une parole publique. Je ne peux pas banaliser cet espace. Je me sens redevable envers celles et ceux qui ont été réduits au silence ou effacés politiquement. Parce que je suis le fruit de cette histoire.
Et la danse, dans tout cela ? Vous invitez Israël, qui s’exprime par ses pas de flamenco, et vous finissez vous-même danseur. À la fin du spectacle, vous êtes deux. Deux jumeaux qui s’échappent de l’écran. Comment votre corps a-t-il suivi celui d’Israël ?
C’était assez naturel. J’ai joué au football à un très haut niveau pendant longtemps. J’ai donc une pratique corporelle intense, une certaine maîtrise du corps, mais dans le champ de la performance physique, pas celui de la danse. Et la danse, chez nous, c’est toujours un peu tabou. Elle est mal perçue à la maison. Et c’est tout le paradoxe : on ne danse pas… mais les meilleurs mariages sont les mariages arabes ! C’est là que j’ai vu mes oncles et mes tantes danser. J’aime beaucoup ce paradoxe, ces rituels qui dépassent la religion. Cette licence poétique qu’on s’accorde pour les fêtes. C’est une manière de renouer avec des moments de liberté. Des moments d’enfance joyeuse.

Et cela permet cette scène de libération finale, celle du corps. Une fois la mémoire réparée, on peut partir…
Tout à fait. Jean Vilar disait : les meilleurs héritiers sont les héritiers infidèles. Je suis respectueux de cet héritage, et en même temps je trace mon propre chemin. Et puis, la question demeure : quel père serons-nous ? Est-ce que nous avons été de bons enfants ? Quel père serai-je pour ma fille, qui a huit ans ? J’espère qu’elle sera libre. Libre d’être musulmane ou de ne pas l’être. Libre d’avoir une religion ou non. Libre de danser, ou de ne pas danser. Et qu’elle suivra son propre chemin. Si j’arrive à lui donner assez de confiance pour qu’elle s’autorise cette liberté, alors j’aurai accompli une partie de mon travail.



Magnifique interview et portrait d'un Artiste que je ne connaissais gère.Merci pour cette belle découverte.C'est de ce genre de personne dont le monde a besoin pour recréer du lien, pour offrir des éclats de conscience et de questionnement salutaire.Merci Mohamed
00 h 43, le 25 juillet 2025