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Culture - Festival

À Avignon, l’arabe se raconte plutôt en gestes

Des dix spectacles venus du monde arabe dans cette 79e édition, six sont des créations chorégraphiées. De quoi parlent-elles ?

À Avignon, l’arabe se raconte plutôt en gestes

« Magec/The Desert » du chorégraphe marocain Radouane Mriziga. Photo DR

Cette année, l’arabe se fait langue d’honneur au Festival d’Avignon. De quoi balayer les préjugés xénophobes que les politiques font planer dans l’air, dix spectacles venus du monde arabe, dont six créations chorégraphiques, offrent à la danse une place de choix. À travers elles se révèlent fiertés, résistances, espoirs parfois déçus : autant de murmures qu’il nous faut écouter.Tout d’abord, un sujet brûlant, tabou, nécessaire. Une chorégraphie hypnotique, des mélodies éthiopiennes et des comédiennes poignantes venues exposer la violence d’un système invisibilisé au Liban : tout était réuni pour susciter la clameur de l’assemblée au premier spectacle du Festival d’Avignon – spectacle d’ouverture de la programmation arabe. Dans When I Saw the Sea, le chorégraphe libanais Ali Chahrour crève immédiatement le quatrième mur et donne à voir ce qu’il nous faut tous entendre : un appel à ne plus fermer les yeux.

Sur scène, les destins entremêlés de trois femmes venues d’Afrique subsaharienne racontent la violence, l’isolement et l’humiliation que leur inflige la kafala, ce système qui opprime les migrantes d’Afrique et d’Asie du Sud. C’est un seuil de franchi sur la scène artistique libanaise, ces voix jusque-là étouffées reprennent la parole et deviennent enfin sujets de leurs histoires. Dans cette 79e édition qui se tient aux côtés des Gazaouis, population également réduite au silence, le procédé artistique apparaît éloquent. Rétablir une existence propre et des traumatismes au moyen d’une voix qui se narre elle-même, se dresse en effet comme un acte de résistance.

Par le chorégraphe belge-tunisien Mohammad Tubraki. Photo DR
Par le chorégraphe belge-tunisien Mohammad Tubraki. Photo DR


Dans l’ombre des performeuses, la chanteuse Lynn Adib et le musicien Abed Kobeissy font planer une immersion totale et parviennent à sublimer un message fort par une composition inédite. La vulnérabilité palpable de Rania, Tenei et Zéna s’accompagne d’une chorégraphie puissamment libre, qui se défait de la résignation pour enserrer une forme de témérité ardente.

Nos corps, ces territoires en lutte

Dans la même veine contestataire, le seul en scène du chorégraphe belgo-tunisien Mohammad Toubakri se démarque. Son œuvre au titre manifeste – Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday – joue sur la double lecture de « Every-body » signifiant « chaque corps » et « Everybody » traduisant « tout le monde ». Elle exprime l’idée qu’individuellement comme collectivement, nos corps portent les vestiges du passé et la capacité d’éclairer notre avenir.

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Cet héritage, tantôt palpable, tantôt imperceptible, Toubakri le pousse à interroger ce que les canons occidentaux de la danse considèrent comme légitime. Comme beaucoup de danseurs arabes, au Caire ou à Marrakech, Toubakri a dû s’assimiler aux danses dites « légitimes », tandis que d’autres pratiques n’étaient pas reconnues comme de l’art. C’est ainsi qu’il convoque aussi bien la danse classique et contemporaine que la breakdance et le hip-hop, dont il s’attache à réinvestir la charge politique et subversive ; mais également la danse populaire maghrébine dénommée « chtih ».

Porté par les mots incisifs d’Essia Jaïbi, son travail chorégraphique réflexif appréhende le corps comme un champ de tensions, traversé par des dynamiques de pouvoir, et met en lumière les défis auxquels font face les danseurs et chorégraphes des régions Menasa (Middle-East – North-Africa – South-Asia), souvent confrontés aux attentes et aux regards dominants. Sa danse est une langue, des langues, qui parlent encore et en corps, dont tout n’est pas traduisible et n’a point à l’être. Parfois insaisissable, sa performance abolit les hiérarchies entre les genres et révèle une force brute, un ancrage profond qui nous relie à la lutte pour la liberté de danser dans sa propre langue.

Retrouver le désert dans sa sagesse

Ce qui rapproche la performance de Mohammad Toubakri de Magec/The Desert du chorégraphe marocain Radouane Mriziga, c’est ce même goût pour les emprunts à des répertoires variés et ce désir commun de déconstruire les discours impérialistes. Si l’un travaille la langue, l’autre travaille l’espace. Dans le travail de Mriziga, le désert n’est pas un simple vide, une terre cruelle et inerte : c’est un lieu de passage et de métamorphose, parcouru par des peuples porteurs de savoirs, riche de poésies et d’harmonies forgées avec l’environnement. D’emblée, cette vision balaye les conceptions utilitaristes – tout en se gardant de verser dans l’orientalisme.

Dans ce spectacle, le patrimoine se réapproprie, il se réinvente. Dans le noir de la nuit, une procession mystique prend naissance dans le cloître des célestins, progressivement enveloppé d’un encens aux cendres rouges. Sous l’égide d’un grand disque solaire qui laisse apparaître l’immensité désertique, nous parviennent des rituels délicats associés à Magec – le roi-soleil amazigh des Canaries. Au rythme cadencé de petites sagattes dorées, les six danseurs marchent masqués, avec des costumes qui convoquent l’univers des animaux et des plantes indigènes, mais aussi les motifs des peintures rupestres.

Selma et Sofian Ouissi sur la scène d'Avignon. Photo DR
Selma et Sofian Ouissi sur la scène d'Avignon. Photo DR


Tour à tour, ils se succèdent pour personnifier l’âme du désert marocain : l’antilope gracieuse, le serpent véloce et le scorpion majestueux nous adressent leurs lettres de noblesse, et peu à peu, un dialogue collectif prend forme. Dans cette formation adoptée par les danseurs s’illustrent à la fois l’idée d’une composition architecturale, le mouvement dévot du cadran solaire et la sacralité géométrique de la chorégraphe belge Keersmaeker – qui a formé l’artiste et qui présente « Brel » à Avignon. Selon Mriziga, c’est la résidence de plusieurs semaines au cœur du désert qui a façonné une véritable grammaire corporelle, enrichie par diverses inspirations telles que les écrits de Maïa Tellit Hawad, chercheuse franco-touareg, ou ceux du poète Hawad Mahmoudan.

Le savoir-faire des artisanes tunisiennes

Assister à Laaroussa Quartet de Selma et Sofiane Ouissi, c’est écouter un concert où les instruments sont des gestes. Un quartet femmes se joigne et se rejoigne dans la lecture de partitions chorégraphiques inédites où les mouvements sont méticuleux, à la fois fermes et délicats. Leurs doigts sculptent dans la lumière des projecteurs une poterie infiniment délicate. Et derrière elles, un écran tout en longueur nous aspire au beau milieu du Sejnane, région très modeste de Tunisie où une communauté de soixante femmes perpétue sa maîtrise des arts du feu.

Le chorégraphe Ali Chahrour, metteur en scène. Photo Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon)
Le chorégraphe Ali Chahrour, metteur en scène. Photo Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon)


Laaroussa, c’est avant tout une fabrique artistique populaire fondée par les chorégraphes afin de limiter les conditions économiques d’une rudesse extrême qui pèsent sur cette communauté. Pour leur rendre hommage, c’est à la fois l’écriture sensible de partitions et la réalisation du choréo-documentaire qui a permis de capturer l’essence d’un geste démiurgique, ancestral et quasi sacré – et surtout de lui donner un souffle nouveau, une visibilité plus grande et le moyen de continuer à exister.

Profondément engagée, cette 79e édition du Festival d’Avignon a fait honneur à son histoire et ses valeurs profondément chevillées au dialogue culturel et interculturel. Reste cependant en suspens la question du choix de donner la part belle à la danse dans ce festival. À quoi tient cette prédominance et comment ne pas ressentir une certaine amertume face à la faible représentation de la richesse dramaturgique contemporaine arabe dans un événement d’envergure internationale qui choisit l’arabe comme langue d’honneur ?

Certes, la danse constitue l’une des formes les plus populaires d’expression artistique dans le monde arabe – tout comme la poésie, dont les récitations n’ont pas manqué de foisonner durant ce festival. En revanche, malgré sa place plus tardive dans le paysage artistique arabe, la production dramaturgique n’en connaît pas moins une grande vitalité. Davantage, à l’heure où les mots doivent plus que jamais être dits, portés et entendus en France et en Occident, il est légitime de se demander pourquoi ce magnifique véhicule qu’est le théâtre pour la langue arabe est sous-représenté et si la proposition du Festival d’Avignon n’en est pas restée au stade du manifeste.

Cette année, l’arabe se fait langue d’honneur au Festival d’Avignon. De quoi balayer les préjugés xénophobes que les politiques font planer dans l’air, dix spectacles venus du monde arabe, dont six créations chorégraphiques, offrent à la danse une place de choix. À travers elles se révèlent fiertés, résistances, espoirs parfois déçus : autant de murmures qu’il nous faut écouter.Tout d’abord, un sujet brûlant, tabou, nécessaire. Une chorégraphie hypnotique, des mélodies éthiopiennes et des comédiennes poignantes venues exposer la violence d’un système invisibilisé au Liban : tout était réuni pour susciter la clameur de l’assemblée au premier spectacle du Festival d’Avignon – spectacle d’ouverture de la programmation arabe. Dans When I Saw the Sea, le chorégraphe libanais Ali...
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