Entre deux répétitions, Carole Samaha s'est entretenue avec « L’Orient-Le Jour ». Photo Laurent Selinder
(Alors que la nouvelle de la mort de l'artiste libanais, Ziad Rahbani, est tombée ce samedi 26 juillet, L'Orient-Le Jour vous propose la relecture de cet article, publié en date du 21 juillet 2025.)
C’est sans doute la personnalité qui a le plus fait parler d’elle dans les cercles confidentiels de l’entertainment national ces derniers mois. Interprète prolifique de pop sucrée ou d’hymnes patriotiques engagés, actrice à la filmographie délicate, Carole Samaha s’est imposée avec l’élan d’un troisième millénaire qu’elle a chanté la gorge déployée sous la houlette de l’un des fondateurs du théâtre musical moderne au Liban.
Incarnation féminine des ultimes élégantes fantaisies de Mansour Rahbani, la comédienne, devenue l’une des rares divas de la variété à avoir su conjuguer un répertoire populaire avec une image d’artiste posée, entame aujourd’hui, à 53 ans, un virage vers une légèreté longtemps rêvée, ardemment souhaitée. Car en parallèle à ses concerts et sessions d’enregistrement, celle qui s’illustre aussi par ses prises de position souvent fermes sur l’évolution sociétale panarabe veille avec dévouement sur son mari, malade du cancer depuis près d’une décennie (et décédé quelques jours avant son come-back ultra commenté), ainsi que sur sa fille en bas âge restée en Égypte, où elle réside la majeure partie de l’année.
Discrète sur ses états d’âme et ce deuil qu’elle préfère naturellement garder intime, Carole Samaha retrouve les planches en ce juillet caniculaire, dans le cadre du prestigieux Festival de Beiteddine, avec Anything Goes (Kello Masmouh), une adaptation ambitieuse d’un spectacle de Broadway signée Roy el-Khoury – déjà à l’origine, il y a deux ans, de la version arabe de Chicago. Rencontre.
Le grand public vous a découverte sur les planches de Mansour Rahbani il y a maintenant un quart de siècle. Vous renouez aujourd’hui avec vos premiers amours, plus de quinze ans après votre dernière comédie musicale… Pourquoi maintenant ?
Cela faisait un bon bout de temps que j’avais envie de revenir sur scène de cette façon. Après toutes ces années d’absence, je tenais à ce que ce come-back soit à la fois novateur et en rupture avec ce que j’ai pu proposer jusque-là. Le public garde de moi une image assez sérieuse, sans doute parce que j’ai souvent incarné des rôles graves au fil de ma carrière. Roy (el-Khoury) m’a fait découvrir Anything Goes, une comédie aux accents de vaudeville, pleine de légèreté, exactement ce dont j’avais besoin en ce moment.
Lorsque je rencontrais des admirateurs ou des professionnels, on me disait souvent que je manquais, qu’il fallait que je revienne. Mais je répétais que je ne trouvais pas de projet suffisamment ambitieux depuis mes collaborations avec les Rahbani. Mon retour se devait d’être exigeant, à la hauteur de l’attente. J’ai été impressionnée par les visions de Roy et de Nayla (el-Khoury, la productrice), et c’est ainsi qu’une collaboration de confiance a débuté.
Ce projet a malheureusement été reporté à plusieurs reprises en raison de l’instabilité sécuritaire dans la région, et notamment de la guerre qu’à connue le Liban à l’automne 2024. Comment avez-vous traversé cette période ?
Comme l’ensemble de mes compatriotes, j’ai vécu ces mois-là avec anxiété – sans doute avec une intensité supplémentaire, en raison de ma situation personnelle assez complexe. Lors de la conférence de presse en septembre 2024, j’étais profondément préoccupée par le bien-être de ma famille. Je jonglais entre les répétitions à Beyrouth pour le spectacle et des allers-retours en Égypte pour être à leurs côtés. Cette année, tout le monde le sait maintenant, a été particulièrement éprouvante pour moi, comme si tous les fardeaux s’étaient concentrés sur mes épaules. Et pour couronner le tout, j’avais sorti un album à peine une semaine avant l’escalade du conflit sur notre territoire. Durant la guerre, le travail des artistes est évidemment mis entre parenthèses et vivre ça, croyez-moi, n’a rien d’amusant ou de reposant.
En évoquant ces frustrations que vivent, hélas, trop souvent les acteurs de la culture au Liban, comment avez-vous réussi à conserver votre apolitisme malgré la colère suscitée par la situation ?
Avec le temps, on apprend, tant bien que mal, à canaliser cette colère dont vous parlez pour en faire des choses plus constructives que de simplement exposer ses émotions en ligne. Si tout ça s’était produit il y a dix ans, j’aurais sans doute sombré dans une forme de désespoir. Aujourd’hui, je crois que l’âge et les épreuves apaisent les douleurs et les blessures, et prouvent qu’en s’énervant, on ne fait finalement que se nuire à soi-même. J’ai beaucoup écrit, énormément composé en automne, et cela m’a aidée. Parce que je refuse de cesser de créer, de me réinventer et de lutter.

Votre mari est décédé quelques jours à peine avant la grande première du spectacle, il y a un peu plus de deux mois. Avez-vous envisagé, ne serait-ce qu’un instant, de tout arrêter ?
Reporter une seconde fois, après tout ce que nous avions traversé en tant qu’équipe, n’était tout simplement pas envisageable. Cela aurait signifié une annulation pure et simple. Je suis quelqu’un de fidèle, attachée à mes promesses et à mes engagements. Et surtout, je ne porte pas ce projet seule : derrière moi, il y a des dizaines d’individus – des producteurs, des danseurs, des orchestrateurs – qui se sont investis corps et âme. Une annulation aurait été un coup dur pour chacun d’eux, en termes d’énergie, de motivation et sans parler des finances.
Cette même peine, ce même dilemme vite dépassés de monter sur scène ou non, vous les avez déjà vécus suite au décès de votre père.
J’ai perdu mon père en 1996, seulement trois jours avant l’ouverture d’une pièce. À l’époque, je n’en ai parlé à personne, si ce n’est peut-être à deux comédiens de ma troupe. Je n’étais pas encore connue, on ne me connaissait pas, la nouvelle n’a donc en toute logique pas fait les gros titres comme récemment. C’est ma façon de gérer les choses : je me demande à quoi bon m’arrêter, en quoi cela m’aiderait-il à traverser les épreuves ? Mon corps ne peut pas supporter la douleur sur la durée. Je m’autorise à pleurer, à laisser tout sortir, à condition de me faire une promesse. Celle de me reconstruire rapidement par la suite.
Plus légèrement, pour revenir à Anything Goes, une adaptation maintes fois reprise aux États-Unis, vous avez avoué ne jamais avoir regardé ce qui avait été fait auparavant. Était-ce pour éviter d’être influencée par un jeu qui ne vous correspondrait pas ?
J’ai toujours fonctionné de cette manière. Quand je sais qu’un rôle a déjà été incarné par un artiste avant moi, je fais tout pour ne pas regarder ni analyser ces performances, pour éviter de me comparer inconsciemment. Ce n’est pas une question d’orgueil ou de vanité, mais plutôt la certitude que chaque acteur doit offrir une interprétation unique. Je ne cherche ni ne sais copier une autre comédienne, je souhaite uniquement transmettre ma propre vision du personnage. Et je pense que c’est ce que le public mérite.
Quand on a une notoriété qui dépasse nos frontières et qu’on effectue un retour attendu au tournant, est-ce que la pression de vouloir bien faire entache-t-elle un peu la joie de remonter sur les planches ?
Pour être tout à fait honnête, j’ai plus peur de réapparaître à la télévision que sur scène. Ça m’effraie davantage parce que je ne suis pas en situation de tout contrôler. Je parle là de la postproduction, du montage, des coupes. Le contrôle total de votre image et votre travail est impossible. Au théâtre, l’acteur est plus responsable de ses réussites ou de ses failles. Il ou elle ne dépend plus des autres une fois les projecteurs illuminés.

Justement, votre dernière apparition à la télévision dans le rôle de Sabah – dans la série biographique « al-Chahroura » – vous a-t-elle donné envie de prendre ce recul que vous mentionnez ?
Ce qui est certain, c’est que je ne me lancerai plus dans des biopics. J’ai été suffisamment audacieuse pour accepter d’incarner ce rôle, surtout parce que le jeu me manquait énormément et que j’avais envie de relever un défi. Je l’ai fait certes, mais cela ne signifie pas que je recommencerai. Aujourd’hui, je me concentre pleinement sur ma musique et sur les représentations à venir...
… qui se joueront donc à Beiteddine. Qu’est-ce que ça vous fait d’y figurer pour la première fois après toutes les embûches de l’année écoulée ?
Ce festival est un symbole fort, un événement à reconnaissance internationale qui incarne ce que notre nation a de plus vaillant. Au fil de temps, il a prouvé que seule la crème de la crème passait devant son mythique palais, la programmation et l’organisation ont su conserver l’authenticité et l’éclat de la manifestation. J’ai hâte de retrouver l’orchestre et l’auditoire. Venez nombreux !
*Après cinq représentations données au Casino du Liban en mai 2025, la comédie musicale « Anything Goes » (« Kello Masmouh ») sera jouée les mercredi 23 et jeudi 24 juillet dans le cadre du Festival de Beiteddine. Les billets sont en vente sur le site ticketingboxoffice.com.


