Un sac entièrement confectionné à la main à partir de centaines de perles d'eau douce, avec en guise de fermoir, un coquillage murex. Photo tirée du compte instagram @sarasbag
On dit que les coquillages retiennent la respiration de la mer et restituent son murmure quand on les porte à l’oreille. Originaire de Tyr, Sara Beydoun est la fondatrice de Sara’s Bag, marque née d’une thèse en sociologie et du travail mené avec les détenues de la prison de Baabda, dont elle avait recueilli les récits de vie. Une entreprise d’artisanat engagé et solidaire, qui dessine aujourd’hui un sac en hommage à sa ville écrasée sous les bombardements israéliens. Ce clutch, ou pochette rigide, a pour fermoir un murex doré et s’orne de perles blanches ou irisées de nuances pourpres. Entre pourpre et or, les brodeuses s’appliquent sur un objet qui, entre leurs mains, même inachevé, se révèle infiniment précieux. Le murex est une espèce épuisée depuis l’Antiquité, bien qu’on en trouve encore quelques spécimens endémiques en se promenant sur les plages du Liban. Sa surexploitation par les Phéniciens fut, bien sûr, due à sa petite glande secrète dont on extrayait une goutte de teinture pourpre qui allait orner les vêtements des héros et des rois.
Dans le cadre de sa collection « Modern Heirlooms », ces sacs conçus pour se transmettre comme des objets de famille, Sara Beydoun a souhaité revisiter l’un de ses modèles fétiches, le Lou Lou, entièrement confectionné à la main à partir de centaines de perles d’eau douce. À son fermoir emblématique, elle a substitué un coquillage murex ramassé sur les côtes de Tyr : « Un hommage à cette terre précieuse qui occupe une place particulière dans nos cœurs », commente la créatrice.

Entre les doigts de la créatrice, les perles qui tombent en pluie imitent le bruit du ressac. Deux coquillages de murex s’entrechoquent. On imagine les montagnes de nacre qui s’accumulaient sur la plage tandis que, sous le soleil, des hommes et des femmes broyaient leurs entrailles pour en extraire d’infimes quantités de teinture. Une invention et une industrie sacrées dans un monde où la couleur était rare. Sara Beydoun caresse le sac fini, la sensualité des perles, leurs nuances qui ont capté les lumières du soleil sur les vagues, de l’aube au crépuscule. Elle le referme. Un petit clic, feutré. Un murex doré surmonte le fermoir. L’objet tout entier est un joyau presque irréel. Pour la créatrice, un modeste hommage à sa ville. À l’arrivée, une célébration où s’ajoutent, aux heures de broderie et de confection, des millénaires d’histoire, d’inventivité triomphante, de résistance aux conquérants et de lignes maritimes tracées en dépit des dangers pour aller vers les autres, vers l’inconnu et le bout de la terre, pour relier les peuples.
Au moment où le sac est révélé au public sur les réseaux sociaux et le site de la marque, Sara Beydoun apprend que sa maison de famille, la maison de son enfance à Tyr, a été détruite malgré le cessez-le-feu. Sa tante est grièvement blessée. Elle tente depuis Beyrouth d’organiser son transfert en ambulance vers un hôpital plus sûr que celui où elle a été transportée d’urgence. La sauver avant de faire le deuil de la demeure-source et des souvenirs. Et voir dans ce sac la pertinence de sublimer ce qui reste : les pépites lumineuses d’une histoire sans cesse secouée et la promesse des retours à la vie qui n’ont jamais failli, malgré tout.

