Pas un potache qui ne connaisse le sens de cette brusque douceur dans l’air, cette brume que soulèvent les premiers feux de l’été et qui aquarelle un peu le bleu du ciel, l’odeur de la mer qui vient on ne sait d’où, les journées qui s’allongent, les vêtements qui s’allègent, les bougainvillées qui s’affolent le long des murs d’enceinte, le mimosa qui poudroie, l’angoisse qui monte à l’approche d’examens décisifs. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. Celle qui s’achève fut pour le moins héroïque.
Les jeunes cervelles s’étaient accordées bon gré mal gré au vrombissement incessant des drones. Ce bruit blanc qu’ils finissaient par oublier, à force, s’était imposé dans les cours comme un brouillard sonore qui ajoutait du sommeil au sommeil. Eux que le passage d’un oiseau devant la fenêtre suffisait à distraire avaient abandonné tout effort de concentration. Les professeurs n’en pouvaient plus de donner de la voix pour se faire entendre. Chacun rentrait chez-soi frustré, les uns d’avoir passé la journée sur une chaise, peinant à dompter leur énergie pour rien, les autres d’avoir tenté en vain de graver dans la mémoire de leurs élèves quelques notions du fameux « programme » sans le bouclage duquel l’année scolaire ne serait pas validée. Il fallait compter avec les traumatismes. À Beyrouth, il suffit d’évoquer le mercredi 8 avril, journée noire entre toutes. À deux pas des collèges, les bombes tombaient en pluie et chacun, dans ces murs qui le séparaient du monde, se demandait ce qu’il trouverait de ce monde à la sortie, qui serait encore vivant, qui serait mort, ce qu’il resterait de la maison, du quartier, tandis qu’une épaisse fumée noire bouchait l’horizon de tous les côtés.
Y avait-il encore un sens à ânonner les imparfaits du subjonctif et les guerres puniques, les poètes du mahjar et l’accentuation de la grammaire arabe ? Qui se souciait que « my taylor » fût « rich » ou que la baignoire se remplisse en trente minutes avec deux robinets de débit inégal ? Ce lent apprentissage sur lequel se bâtit progressivement un savoir paraît tout à coup obsolète. Ce qu’on voudrait savoir, c’est pourquoi on est né dans la guerre de parents nés dans la guerre. Pourquoi la famille est tendue, la mère triste, le père anxieux, la vie grise malgré le soleil. Pourquoi des gens habitent le long de la Corniche dans des cartons de téléviseurs et de frigos, pourquoi leurs maisons s’appellent Samsung, LG, Huawei, logos qui leur servent désormais d’adresse ? Et si cela arriverait à tout le monde à la fin ?
Les aînés inscrits au baccalauréat ont planché tant bien que mal sur les matières ardues, progressé dans la compulsion des livres les plus épais qu’ils aient jamais portés de toute leur vie scolaire. Tous n’ont pas la chance d’avoir accès au bac français, attribué cette année par faveur et sans examen, sur base des résultats scolaires. Tous n’ont pas non plus l’opportunité de s’inscrire en tant que Sophomore dans les onéreuses universités américaines après avoir repassé le tout aussi onéreux SAT jusqu’à obtenir les notes qui en ouvrent les portes.
Reste ce bac libanais qui n’est pas pire qu’un autre, particulièrement exigeant sur les mathématiques et les matières scientifiques. Les autorités représentées par la ministre de l’Éducation Rima Karamé semblent réticentes à lâcher du lest sur ce rite de passage qu’elles ne voudraient pas voir traité au rabais. On a longtemps dit aux adolescents « passe ton bac d’abord », comme la condition d’une sortie de prison, d’une course au-devant du vaste monde après des années de discipline et d’enfermement. Comme le graal de l’autonomie adulte. Mais comment imposer cette condition aux jeunes des régions bombardées, ceux du Sud, de la Békaa, de la banlieue sud de Beyrouth qui ont passé une année scolaire en pointillé, déplacés d’un lieu à un autre, souvent hantés par la peur, le deuil et la perte ? Les exempter d’examens serait aussi les priver d’un vade-mecum sans lequel ils ne seraient pas acceptés à l’université. Mais l’argument de la ministre agrippée à son parchemin est glaçant : « Et qu’en sera-t-il l’an prochain, qui peut garantir que la situation sera stable ? » Il n’empêche. Rares sont les collégiens à travers le monde pour qui apprendre fut aussi héroïque cette année.

