Rechercher
Rechercher

Culture - Liberté D'expression

Lucien Bourjeily encore censuré : vingt secondes de trop pour « Mcha’lab »

Le film du metteur en scène et réalisateur a été amputé d’une séquence jugée sensible par la Sûreté générale, illustrant une nouvelle atteinte à la liberté d’expression artistique dans un pays où l’autocensure s’installe sous la pression.

Lucien Bourjeily encore censuré : vingt secondes de trop pour « Mcha’lab »

Une scène du projet "Mcha'lab" qui rassemble quatre courts-métrages réalisés par Lucien Bourjeily, Bane Fakih, Wissam Charaf et Areej Mahmoud. photo fournie par Lucien Bourjeily

À peine le bruit des ciseaux du bureau de la censure de la Sûreté générale s’apaise-t-il qu’il résonne de nouveau, tranchant dans la liberté de création des artistes, au mépris du droit d’expression garanti par la Constitution libanaise. La semaine dernière, il s’est de nouveau fait entendre en interdisant la projection du film Mcha’lab (Disorder), en raison d’une séquence de vingt secondes montrant un groupe de jeunes activistes réunis pour préparer une manifestation pacifique. On les voit consulter sur leurs téléphones une vidéo documentant la violence d'agents des forces de sécurité contre l’un de leurs amis lors d’un rassemblement pacifique. Ils échangent quelques commentaires, puis le film commence.

Mcha’lab, selon le réalisateur Lucien Bourjeily, est un « projet anthologique », dont le curateur est Béchara Mouzannar. Il est produit par ce dernier et Philippe Jabre. Il rassemble quatre courts métrages réalisés par Lucien Bourjeily, Bane Fakih, Wissam Charaf et Areej Mahmoud. Fait notable : le film avait déjà été projeté à Beyrouth dans le cadre du festival « Écrans du Sud » au cinéma Metropolis, après avoir circulé à Paris, Dubaï, Zurich, Washington et en Égypte au Festival d’El Gouna, où il a remporté le Prix du public – Cinéma pour l’humanité.

 FestivUn film primé au festival d’El Gouna, où il a remporté le Prix du public – Cinéma pour l’humanité. photo fournie par Lucien Bourjeily
FestivUn film primé au festival d’El Gouna, où il a remporté le Prix du public – Cinéma pour l’humanité. photo fournie par Lucien Bourjeily


Dans le premier segment réalisé par Bourjeily, habitué hélas aux démêlés avec la censure, on suit une réunion d’étudiants organisant leur mobilisation après avoir vu l’un de leurs amis se faire violemment battre par des soldats libanais. La vidéo en question est authentique : elle a été filmée en direct pendant une manifestation au centre-ville de Beyrouth, puis envoyée par téléphone. L’un des personnages commente même : « Ils sont sans cœur. » C’est précisément cette réalité que la censure libanaise juge inacceptable, voire illégale. La Sûreté générale a ainsi posé comme condition à l’autorisation de projection la suppression de cette séquence, pourtant brève, sans même transmettre cette demande par écrit au réalisateur ou au distributeur, comme le veut la procédure. Une notification orale, selon la pratique courante, rapporte Bourjeily à L’Orient-Le Jour.

« L’importance de cette scène, explique-t-il, réside dans le fait qu’elle fait partie d’un long plan de 22 minutes qui se clôt exactement comme il commence : avec les mêmes activistes visionnant une autre vidéo sur téléphone. C’est un choix de mise en scène pour créer une boucle, un effet d’enfermement. »

Suppression ou interdiction

Bourjeily a été sommé de choisir : retirer la séquence ou voir son film interdit. Un choix douloureux et contraire aux principes de liberté de création, estime-t-il. Il a finalement accepté, avec le distributeur, de supprimer la scène pour permettre la sortie du film, initialement prévue le 3 juillet, mais retardée d’une semaine. Le film, prévu à l’affiche pour deux semaines, a ainsi perdu en impact artistique et en visibilité.

La censure a amputé l’œuvre d’une séquence essentielle à sa compréhension, créant un déséquilibre narratif. Elle a également privé Mcha’lab d’une semaine d’exploitation, ce qui a entraîné des pertes économiques et symboliques. Bourjeily dit avoir choisi de ne pas pénaliser les trois autres films du projet.

Ce qui le révolte le plus, c’est que cette scène renvoie à une réalité vécue : il a lui-même été victime de violences en 2015 lors d’un sit-in au ministère de l’Environnement. « C’est une histoire réelle, pas de la fiction. Des Libanais ont été tués ou grièvement blessés dans des manifestations pacifiques, certains ont perdu la vue, et jamais les responsables n’ont été inquiétés. Et c’est nous, les artistes, qui sommes punis pour avoir documenté ces violences et tenté d’en discuter dans un film, pas sur un champ de bataille. »

Un cycle de violences

Pour Bourjeily, il s’agit d’une nouvelle forme de violence. « Aujourd’hui, je suis à nouveau violenté par le système via le bureau de la censure - moralement, économiquement et artistiquement. Le but semble être d’empêcher toute critique, d’étouffer les voix qui questionnent les libertés, d’imposer un récit unique : celui du pouvoir. Une telle logique ne fait qu’encourager l’autocensure chez les créateurs. »

Et d’interroger : « Où est la responsabilité ? Pourquoi censurer cette vidéo ? Pour éviter que l’on se souvienne ? Pourquoi avons-nous encore une censure préalable ? Pourquoi des agents de sécurité sont-ils habilités à juger nos œuvres ? Pourquoi n’existe-t-il pas une commission civile et spécialisée chargée d’évaluer les œuvres, sans pouvoir d’interdiction ? »

Il n’est pas étonné d’avoir été une nouvelle fois pris dans les filets de Dame Anastasie : une scène du film Ghada el-Eid (Heaven Without people) avait été censurée, ses pièces Bte’taa Ma Bte’taa et Beirut Syndrome interdites, vingt-sept scènes supprimées de la pièce Habibit albi inti, un court-métrage de sa production, écrit et réalisé par Farah el-Chaer, interdit. « Est-ce vraiment un nouveau mandat, comme on le prétend ? s’interroge le réalisateur. Parce que si l’on regarde les actes et non les mots, rien n’a changé. »

Et d’ajouter : « Pourquoi suis-je particulièrement visé ? » Pour lui, la censure au Liban est comme un iceberg : « Ce qui en est rapporté dans les médias ne représente même pas 5 % du problème. Beaucoup d’artistes restent silencieux, par crainte de représailles. Le système réagit souvent violemment : on m’a confisqué mon passeport en 2014 parce que j’avais vivement critiqué l’interdiction de ma pièce Bte’taa Ma Bte’taa, interdite en 2013. »

Lire aussi

Lucien Bourjeily, entre audaces, turpitudes et réflexions...

Quel rôle pour le ministère de la Culture ?

Qu’en est-il du rôle du ministère de la Culture ? Bourjeily, visiblement amer, confie : « Je ne sais même pas si le ministre Ghassan Salamé a été informé. Et dans tous les cas, cela relève aujourd’hui du ministère de l’Intérieur. Je ne m’attends ni à une déclaration de soutien, ni à une prise de position officielle du ministère, ni même du syndicat des cinéastes dont je fais pourtant partie. » Il appelle les décideurs à joindre les actes à la parole : « Sinon, comme toujours, la réforme restera un vœu pieux. »

Contacté par L’Orient-Le Jour, le ministre de la Culture Ghassan Salamé a affirmé « soutenir sans aucune réserve le droit à l’expression intellectuelle et artistique », tout en reconnaissant que « la législation actuelle accorde un droit de censure à la Sûreté générale ». Il a ajouté qu’il ferait de son mieux pour que la législation évolue dans un sens qui accorde au ministère de la Culture « sinon la responsabilité en la matière du moins la nécessité d’un avis préalable. »

L’Alliance pour la liberté d’expression a pour sa part exprimé sa solidarité avec Bourjeily, dénonçant la censure préalable comme une forme d’ingérence arbitraire freinant la créativité et nourrissant une autocensure destructrice pour la liberté artistique.

Rappelons enfin que le pouvoir de censure accordé à la Sûreté générale repose sur une loi datant de 1947, aux « formulations vagues et à l’application sélective », dénonce l’Alliance. Elle autorise l’interdiction d’un film pour « atteinte à l’ordre public, aux bonnes mœurs, aux sentiments du public, à la dignité des autorités publiques ou à l’intérêt national ».

À peine le bruit des ciseaux du bureau de la censure de la Sûreté générale s’apaise-t-il qu’il résonne de nouveau, tranchant dans la liberté de création des artistes, au mépris du droit d’expression garanti par la Constitution libanaise. La semaine dernière, il s’est de nouveau fait entendre en interdisant la projection du film Mcha’lab (Disorder), en raison d’une séquence de vingt secondes montrant un groupe de jeunes activistes réunis pour préparer une manifestation pacifique. On les voit consulter sur leurs téléphones une vidéo documentant la violence d'agents des forces de sécurité contre l’un de leurs amis lors d’un rassemblement pacifique. Ils échangent quelques commentaires, puis le film commence.Mcha’lab, selon le réalisateur Lucien Bourjeily, est un « projet anthologique », dont le...
commentaires (1)

Comme je dis toujours: "Plus ça change, et plus c'est toujours la même chose". Dame Anastasie a encore de beaux jours devant elle.

Yves Prevost

07 h 14, le 21 juillet 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Comme je dis toujours: "Plus ça change, et plus c'est toujours la même chose". Dame Anastasie a encore de beaux jours devant elle.

    Yves Prevost

    07 h 14, le 21 juillet 2025

Retour en haut