Rechercher
Rechercher

Culture - Exposition

Et si les broderies de nos grands-mères venaient de Sumer, de Babylone et de la Phénicie ?

« Our Identity and Symbols » au musée Nabu tisse un pont fascinant entre les parures d’aujourd'hui et les motifs sacrés du passé. Une relecture historique majeure de notre patrimoine textile.

Et si les broderies de nos grands-mères venaient de Sumer, de Babylone et de la Phénicie ?

Broderies traditionnelles libanaises exposées au musée Nabu, témoins d’un héritage textile transmis à travers les siècles. Photo musée Nabu

Le musée Nabu à el-Heri (Batroun) présente « Our Identity and Symbols », une exposition captivante qui dévoile les origines antiques des motifs textiles du Liban, de la Syrie et de la Palestine. La sélection d’œuvres exposées – costume d’une princesse du Mont-Liban, tantours en argent ciselé, abayas et thawbs des XVIIIe et XIXe siècles – arbore des ornements directement hérités des périodes cananéenne et mésopotamienne. Des céramiques et des verreries produites par ces civilisations anciennes révèlent d’ailleurs ces mêmes motifs. De même, des illustrations de sculptures montrent des ornements similaires sur les vêtements d’Iddi-Ilum et d’Ishtup-Ilum, gouverneurs militaires de l’ancienne cité-État de Mari, en Syrie, respectivement aux XXIe et XXIIe siècles av. J.-C. On les retrouve également sur la stèle du roi sumérien Ur-Nammu, célèbre pour avoir institué le plus ancien code juridique connu. Parmi les pièces phares figure une figurine en bronze et en argent du dieu phénicien Baal (datée entre 1400 et 1200 av. J.-C.), portant une coiffe conique qui présente une forte ressemblance avec le tantour. Une icône de saint Antoine datant de 1913 le montre, quant à elle, vêtu du Grand Schème aux motifs d’eau et de vagues, identiques à ceux observés sur les anciennes céramiques exposées. La provenance exacte de l’icône reste difficile à établir en raison des similitudes stylistiques entre la Syrie et la Palestine à cette époque. La modernité s’invite aussi avec une œuvre sur bois signée Gebran Tarazi. Décédé en 2010, l’artiste a consacré sa vie à fusionner l’artisanat traditionnel du Proche-Orient avec l’art contemporain, s’inscrivant directement dans la tradition de l’abstraction géométrique orientale.

Un fil ininterrompu au cours des siècles

L’exposition souligne ainsi les liens profonds qui unissent les décors du Levant ancien aux broderies modernes. « Il s’agit d’une mémoire visuelle collective qui a perduré à travers le temps et l’espace grâce aux pratiques féminines quotidiennes. En préservant ces formes, les femmes ont sauvegardé des symboles qui expriment l’identité, le territoire et les croyances », explique Karl Abi Karam, commissaire en chef des expositions du musée Nabu.

Il rappelle que la période mésopotamienne, souvent associée à la pierre et à l’argile, était en réalité le cœur battant de la production de laine et de lin en Orient. Véritable « or blanc », le textile y représentait un pilier économique et culturel majeur. À cette époque, les sanctuaires sumériens, babyloniens et assyriens géraient de gigantesques troupeaux et employaient des milliers de femmes pour le filage et le tissage.

Les motifs géométriques de la broderie palestinienne conservent la mémoire visuelle des anciennes civilisations du Levant. Photo musée Nabu


Les œuvres présentées ont été prêtées par les collectionneurs Nayla Bustros, Saleh Barakat, Rami el-Nemr et Jihad Kawas, mais aussi et surtout par Heike Weber. « Une grande partie de la collection et des recherches présentées dans cette exposition est issue de son travail. Fondatrice du Centre Anat à Damas, à la fois atelier et institut de recherche, elle a publié ses travaux dans un ouvrage intitulé Anat et son héros Baal : Le langage des motifs de broderie du Levant », précise l’artiste et critique d’art Fayçal Sultan.

Exemples de broderies syriennes dont les motifs racontent l’histoire longue des cultures du Proche-Orient. Photo musée Nabu


De la géométrie sacrée à l’architecture

Les textiles présentés véhiculent des thèmes universels tels que les triangles, les losanges, les palmiers, les étoiles et l’Arbre de Vie, qui racontent les éternels recommencements du temps. À titre d’exemple, le triangle sert d’allégorie aux cycles temporels (jours, mois, saisons), le cycle lunaire s’imposant comme la référence chronologique majeure et le grand horloger de ces œuvres tissées. L’Arbre de Vie, qui s’élève jusqu’aux cieux, symbolise la fertilité et la continuité, tandis que les zigzags et les vagues représentent le flux de la création, du déclin et du renouveau. Une illustration représentant le soleil flamboyant (Shamash, ou dieu-soleil), figurant sur les peintures murales du palais de Mari sous le règne de Zimri-Lim (1761-1757 av. J.-C.), évoque le lien entre l’ordre terrestre et le système cosmique.


Pour la préhistorienne allemande Marie E. P. König (1899-1988), célèbre pour ses travaux sur la symbolique paléolithique, le motif géométrique en zigzag et triangle, appelé tishreefa en arabe, trouve ses racines dans la Mésopotamie du VIe millénaire av. J.-C., avant de donner naissance à la lettre phénicienne mem, associée à l’eau. Le motif connexe de l’escalier à sept marches évoque, quant à lui, le combat de la déesse Anat, divinité de la guerre et de la fertilité. Cette géométrie sacrée, incarnant le passage entre le ciel et la terre, a durablement marqué l’art du Levant, s’étendant de l’architecture monumentale du temple de Bel en Syrie et du grand autel de Faqra, au Kesrouan, jusqu’aux demeures beyrouthines du XIXe siècle et aux décors des églises et des mosquées, relève Fayçal Sultan.

L’art mythologique, l’exploration anthropologique et les racines symboliques de la broderie sont clairement explicités sur les cartels afin de guider le visiteur en lui fournissant le contexte historique et technique nécessaire. Un beau catalogue a également été édité à cette occasion.


L'exposition se déroule jusqu’à fin juin.


Le musée Nabu à el-Heri (Batroun) présente « Our Identity and Symbols », une exposition captivante qui dévoile les origines antiques des motifs textiles du Liban, de la Syrie et de la Palestine. La sélection d’œuvres exposées – costume d’une princesse du Mont-Liban, tantours en argent ciselé, abayas et thawbs des XVIIIe et XIXe siècles – arbore des ornements directement hérités des périodes cananéenne et mésopotamienne. Des céramiques et des verreries produites par ces civilisations anciennes révèlent d’ailleurs ces mêmes motifs. De même, des illustrations de sculptures montrent des ornements similaires sur les vêtements d’Iddi-Ilum et d’Ishtup-Ilum, gouverneurs militaires de l’ancienne cité-État de Mari, en Syrie, respectivement aux XXIe et XXIIe siècles av. J.-C. On les retrouve également sur...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut