Rechercher
Rechercher

Au Liban, le retour de l’ombre syrienne


Il a beau avoir clarifié ses propos, le mal était fait. Tom Barrack a lâché une petite bombe vendredi lors d’un point avec la presse en déclarant que « si le Liban ne bouge pas, il reviendra à Bilad al-Cham. » S’il avait voulu susciter la colère des Libanais et raviver leurs craintes quant à l’avenir de leur relation avec un pays qui les a occupés pendant (au moins) quinze ans et qui a toujours regardé le Liban comme la Russie regarde l’Ukraine, il ne s’y serait pas pris autrement. La chute de Bachar el-Assad devait offrir une opportunité historique de réinventer les relations entre Beyrouth et Damas. Mais pour l’instant – même si le Liban y met plus de volonté que son voisin – rien n’y fait. Les deux se regardent en chiens de faïence. Les enjeux sont nombreux mais presque secondaires. Le passé n’est toujours pas passé. Et il est si lourd qu’il écrase et surplombe tout le reste.

Personne ne sait ce que va devenir la Syrie d’Ahmad el-Chareh. La levée des sanctions américaines lui offre une bouffée d’air et l’espoir de stabiliser le pays. Mais la situation demeure extrêmement fragile et le pouvoir, qui manque cruellement de ressources, doit survivre non seulement aux soubresauts internes mais en plus à une terrible lutte d’influence extérieure sur son sol. Dans ces conditions, penser que la Syrie pourrait annexer prochainement tout ou une partie du Liban relève du fantasme, pour ne pas dire du « cartoon », pour reprendre les mots de Tom Barrack.

Bien que très provocatrice, la petite phrase de l’émissaire américain a toutefois le mérite de mettre le doigt là où ça fait le plus mal. Il faut la relire dans son intégralité pour en comprendre la portée : « Vous avez Israël d’un côté, l’Iran de l’autre, et maintenant la Syrie qui se manifeste si rapidement que... » Autrement dit, si notre destin ne se décide plus à Téhéran, il se joue désormais – et cela risque de s’amplifier rapidement – entre Damas et Tel-Aviv. La région se transforme et le Liban reste à quai. Ne suscitant plus que le désintérêt des uns et l’appétit des autres.

Tom Barrack dit finalement deux choses que bien des Libanais refusent encore d’admettre ou même de comprendre. La première, c’est que si le Hezbollah ne rend par ses armes par le biais de la négociation et que le pouvoir ne fait rien pour les lui retirer, c’est Israël qui s’en chargera. L’État hébreu peut bombarder les infrastructures du parti pendant des années où et quand bon lui semble, sans risquer de riposte d’ampleur ou de condamnations de la part de la communauté internationale. Tout le monde fermera les yeux tant que la milice pro-iranienne continuera de vouloir jouer au plus malin et que l’État demeurera impuissant. Israël peut aussi décider, une fois la « parenthèse Barrack » fermée, de mener une nouvelle offensive plus large contre le parti chiite, même si cela comporterait pour lui davantage de risques. Dans les deux cas, c’est bien tout le Liban qui souffrirait, bien qu’à des degrés très variables, d’une situation d’instabilité chronique qui enterrerait son espoir de repartir sur de nouvelles bases.

La seconde vérité de Barrack, c’est que la Syrie d’Ahmad el-Chareh est déjà, et restera quoi qu’il arrive, un acteur du débat libanais. Le vent régional a tourné. L’axe iranien est à terre. Le sunnisme prend sa revanche, même si l’on ne sait encore s’il sera à prédominance turque ou golfique. Et l’homme fort de la nouvelle Syrie en est l’expression la plus manifeste. Penser que le Liban, qui est lié à la Syrie plus qu’à aucun autre pays, ne va pas être chamboulé par ce big bang géopolitique relève de la candeur. Beyrouth devrait d’autant plus le ressentir que le nouveau pouvoir à Damas exècre le Hezbollah et ne cache pas sa volonté de pacifier ses relations avec Tel-Aviv. La Syrie est déjà autour de la table, même si son rôle est moins patent que celui d’Israël, dans le règlement de nos deux enjeux les plus cruciaux : la question du désarmement du Hezbollah et l’avenir de la formule libanaise.

Tous les Libanais devraient, dans ce contexte, prendre la « mise en garde » de Tom Barrack très au sérieux. Le Hezbollah encore plus que les autres parce qu’elle rappelle à quel point il est isolé et même encerclé. Mais l’État devrait lui aussi en tirer quelques leçons. D’une part, le Liban n’est plus le « chouchou » des Occidentaux dans la région et il aurait beaucoup à perdre s’il ratait le « train syrien ». D’autre part, si la situation n’évolue pas et que Damas se stabilise, l’idée que le voisin syrien enfile à nouveau le costume de parrain pourrait prendre de l’épaisseur dans de nombreuses chancelleries. Enfin, si les questions du Hezbollah et de l’avenir de la formule libanaise – qui ne devraient pas être liées – ne sont pas rapidement réglées en interne, c’est bien celle de la survie du Grand Liban, dans un contexte régional très mouvant, qui risque à nouveau de se poser. 

Il a beau avoir clarifié ses propos, le mal était fait. Tom Barrack a lâché une petite bombe vendredi lors d’un point avec la presse en déclarant que « si le Liban ne bouge pas, il reviendra à Bilad al-Cham. » S’il avait voulu susciter la colère des Libanais et raviver leurs craintes quant à l’avenir de leur relation avec un pays qui les a occupés pendant (au moins) quinze ans et qui a toujours regardé le Liban comme la Russie regarde l’Ukraine, il ne s’y serait pas pris autrement. La chute de Bachar el-Assad devait offrir une opportunité historique de réinventer les relations entre Beyrouth et Damas. Mais pour l’instant – même si le Liban y met plus de volonté que son voisin – rien n’y fait. Les deux se regardent en chiens de faïence. Les enjeux sont nombreux mais presque secondaires. Le passé...
commentaires (15)

Mais enfin, Quoi? Tous les commentaires lus ici-meme refletent l'avis unanime du peuple libanais. Tout le monde souhaite que nos nouveaux dirigeants supposés être intelligents, suppriment la menace iranienne d'un côté, et la paix pour le pays: C'est a dire avec le vainqueur : Israël. Auront-ils cette intelligeance, ce courage ???

RAYMOND SAIDAH

19 h 02, le 15 juillet 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (15)

  • Mais enfin, Quoi? Tous les commentaires lus ici-meme refletent l'avis unanime du peuple libanais. Tout le monde souhaite que nos nouveaux dirigeants supposés être intelligents, suppriment la menace iranienne d'un côté, et la paix pour le pays: C'est a dire avec le vainqueur : Israël. Auront-ils cette intelligeance, ce courage ???

    RAYMOND SAIDAH

    19 h 02, le 15 juillet 2025

  • Bonjour J'étais probablement parmi les premiers à commenter cet article. Au moment ou j'ai commenté, il n'y avait aucun commentaire publié. Mon commentaire n'a pas ete publié, il a visiblement été "modéré". J'ai simplement donné une interpretation à la déclaration de lemissaire américain. Très courte. J'ai simplement affirmé deux choses simples 1. Que cela revient "à une menace directe contre le Liban". Ces derniers jours, beaucoup de Libanais pensent la même chose... 2. J'ai qualifié la Syrie de Chareh de proxy d’Israël. Est-ce ce deuxieme point qui vous gêne ? RSVP

    Abdeslam Faid

    18 h 38, le 15 juillet 2025

  • C’est donc un retour au statu quo ante, au passé ? C’est étrange, cette période me fait penser aux années 80, à l’invasion israélienne suivie par un retour du Liban dans la sphère syrienne. Les orphelins libanais de la période alaouito-baasiste retrouvent un père avec le nouveau pouvoir syrien. Côté communautés, les druzes scellaient les liens historiques entre les druzes libanais et la Syrie, pour n’en faire qu’une, (que pense de cela Muwaffaq Tarif), et les maronites sans parler des chiites, des orthodoxes, des sunnites, bref tout ce beau monde trouvera des raisons pour l’""ouverture"".

    nabil

    11 h 48, le 14 juillet 2025

  • Mais pourquoi donc le Mufti Kabalan va "féliciter" El Chareh en grande pompe ? Si ce n'est pour lui dire que les sunnites du Liban gardent un lien politique avec ceux de Syrie ! C'est inacceptable !!! Et personne au Liban n'ose lui rappeler que Bilad el Cham c'est fini depuis 1920 et que l'allégeance est due au Liban et au Liban seul.

    What a Guy !

    11 h 27, le 14 juillet 2025

  • ""La seconde vérité de Barrack, c’est que la Syrie d’Ahmad el-Chareh est déjà, et restera quoi qu’il arrive, un acteur du débat libanais."" Et ce ne sont pas les pro-syriens qui vont se plaindre. Je noterai au passage, un ancien chef de milice et pro-syrien notoire, faisait cavalier seul à la tête d'une délégation de druzes, comme ça en solo, le chef druze, pour sceller les liens historiques entre les druzes et la Syrie. Le "Liban officiel" suivra sans doute, mais entre la pax-hebraïca ou la pax-syriana, le Liban n'a plus le choix. selon un ami, "on n'est pas sorti de l'auberge syrienne".

    nabil

    11 h 26, le 14 juillet 2025

  • La seule solution qui reste à nos dirigeants actuels serait de devancer El Chareh et de signer un accord de paix avec Israël pour mettre fin à toutes les menaces des deux gloutons, l’Iran et la Syrie qui voient notre pays comme un trophée à leurs ambitions régionales pour dominer. Aucun des deux n’oserait moufeter et la boucle serait bouclée. Un peu de courage ferait le plus grand bien à notre pays. Un problème insolvable mérite une décision sidérante qui terrasserait ceux qui ont des appétits insatiables et ne comprennent que le langage de la force. Ainsi notre pays sera définitivement sauvé.

    Sissi zayyat

    10 h 54, le 14 juillet 2025

  • Ce qui est désolant c’est l’absence totale de réponse de l’état a cette phrase assassine. Fuite en avant toute.

    Janane mallat

    09 h 51, le 14 juillet 2025

  • Mr Semrani est le plus fin analyste actuellement: Visionnaire et annalytique

    Nabil AOUN / MNJP GROUP

    09 h 48, le 14 juillet 2025

  • on a souvent lu, entendu et lu cette question adressee a des pays ou des politiques divers dans le monde : QUE VEUT X, Y OU Z ? C'est bien ca , QUE VEUT LA MILICE IRANIENNE ? serait ce l'annihilation totale du Liban?

    L’acidulé

    09 h 34, le 14 juillet 2025

  • ""même si le Liban y met plus de volonté que son voisin – rien n’y fait"" les syriens ne montreront pas plus de bonne volonte qu'il ne le faudrait, pas avant que le pre. J Aoun ne felicite leur pred, A Chareh en personne lors de sa visite a Damas... jusqu'ici tabou de la milice iranienne

    L’acidulé

    09 h 30, le 14 juillet 2025

  • Nos gouvernants sont des guignols qui n’ont aucun projet à long terme. Le clientélisme est gravé dans le cerveau des politiciens qui, une fois à un poste, ne le lâcheront plus de père en fils. Regarder Berry au perchoir depuis 30 ans…le Liban fait du surplace et il continue…

    Mok Potreau

    08 h 56, le 14 juillet 2025

  • (avec votre permission Mr. Samrani. merci.) =LE MUFTI KABALAN S,INQUITE, -ET FAIT UNE NOBLE REQUETE, -SE TROMPANT DE DESTINATAIRE. -FALLAIT S,ADRESSER A SES FRERES, -ARABES ABRAHAMISES, -ET NON AUX CHRETIENS LIBANAIS, -DONT LE POIDS AU JEU REGIONAL, -NE DEPASSE QU,UN VOEU MORAL. -DANS LA REGION TOURNER LA PAGE, -N,EST PAS UNION. C,EST DECOUPAGE, -QUEL QUE SOIT LE NOM QU,ON LUI DONNE, -CE COMPLOT NE TROMPE PERSONNE. =NOS PREOCCUPATIONS ETANT, -UN ETAT DE DROIT AU LIBAN, -NOUS ACCUEILLERONS TOUT APPEL, -QUI MONTRE ET PORTE UN TEL LABEL. =UNE REELLE APPARTENANCE, -A L,ETAT EST L,UMIQUE SCIENCE.

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    08 h 55, le 14 juillet 2025

  • Eh oui, combien d'occasions et d'opportunités ratées. Le monde avance dans la région et nous , nous reculons.

    Khairallah Issam

    08 h 19, le 14 juillet 2025

  • Très vrai.

    Marie Claude

    08 h 06, le 14 juillet 2025

  • LIBAN PAYS FEDERAL… LIBAN PAYS FEDERAL… En quelle langue faudra-t-il encore et encore le répéter…. le Liban est ( depuis des décennies) recomposé par régions « reconnues implicitement » comme étant « région à majorité chrétienne » « région à majorité druzes » r régions sunnites » « régions » chiites. Évidemment nous parlons en termes d’influence sachant qu’elles sont presque toutes mixtes … mais il existe une influence majoritaire dans la région autour… PAYS FEDERAL SVP…

    LE FRANCOPHONE

    01 h 10, le 14 juillet 2025

Retour en haut