Je suis né à Beyrouth, une ville où chaque pierre semble retenir un souffle d’histoire, suspendu entre lumière et silence. Mon enfance s’est déroulée loin de mon quartier natal, un refuge choisi par mes parents face aux secousses politiques qui ébranlaient la ville. Ce quartier, désormais inaccessible, appartenait à un autre monde, familier et pourtant lointain, visible mais hors d’atteinte.
En grandissant, j’ai voulu connaître cette ville avec la même tendresse que ma grand-mère, qui, en sirotant son café blanc, évoquait une cité élégante et méditerranéenne, un carrefour bouillonnant où se mêlaient senteurs d’épices et éclats de conversations.
Mais ce que je voyais, moi, c’étaient les vestiges d’un autre temps, des façades ébréchées, des moulures arrachées, des demeures autrefois fières, désormais abandonnées, qui disparaissaient une à une, presque en silence. Il n’y avait ni protestation ni sauvegarde, seulement un sentiment diffus d’impuissance et de résignation.
Ces bâtiments étaient dépouillés de tout ce qui faisait leur beauté avant d’être engloutis. Avec mon ami Marc, nous parcourions les ruelles encore marquées par leur présence. J’y ramassais des pierres sculptées, des carreaux de ciment, des voussoirs d’arcade, des morceaux de mémoire promis à l’oubli. Chacun recevait une carte d’identité, un récit, le nom de la maison, la rue, l’année de la démolition. Mon atelier en était plein, comme un sanctuaire pour histoires perdues.
Un jour, durant mon absence, ma petite maman tomba sur cette collection méticuleuse. La prenant pour un tas de gravats, elle la fit jeter. En quelques heures, sept années de sauvetage et plus d’une vingtaine de maisons avaient disparu.
Aujourd’hui, loin de Beyrouth, c’est en France que je poursuis ce travail de mémoire. Quand mes mains effleurent une moulure ancienne, c’est le Liban tout entier qui me traverse. En redonnant vie aux pierres des autres, j’essaie peut-être de reconstruire aussi la mienne.
Architecte, fondateur de l’Atelier Hanusch
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