Le magnifique chêne de Botmeh. Photo NEK
Il a fallu traverser une route cahoteuse, bordée d’arbustes et de jonquilles, avant d’arriver au chêne millénaire qui, de loin, me parut ordinaire. Si le chemin parcouru est souvent plus exaltant que la destination finale ou l’objet tant convoité – la quête est plus importante que le Graal –, ma déception fut difficile à réprimer face à cette frondaison, sans trouées, qui ressemblait plutôt à un grand buisson touffu qu’au majestueux arbre qui se déployait à l’infini sur la photographie.
Je m’avançai vers le chêne qu’on m’indiquait sans l’enthousiasme qui m’avait portée jusque-là.
Je finis par baisser la tête comme on entre dans un sanctuaire et me faufilai par un étroit passage que permettaient les branchages.
Je franchis le seuil.
C’était comme si j’étais passée à travers un miroir, de l’autre côté. Un retour à la terre mère, au ventre maternel, au cœur de la matrice. Je n’étais pas devant un paysage mais en son intérieur, j’habitais au sein de la nature, dans « une chambre à soi » qui invite à l’introspection créative.
J’enlaçai le tronc aux multiples ramifications et souhaitai m’éterniser dans cette étreinte spontanée où le goût de l’enfance affleurait, me délestant de toute la pesanteur des guerres et épreuves endurées. De l’écorce émergeaient un élan vital, un souffle ancestral, une sensation d’apaisement, un parfum d’éternité.
Se dégager après un long moment de l’étreinte réparatrice pour contourner les branches alourdies, soutenues par des monticules de pierres faisant office de béquilles. L’arbre a vécu et porte indéniablement les traces des différents fléaux qui l’ont heurté, mais sans réussir à le déraciner. Il est le réceptacle des promeneurs, des marcheurs, des pèlerins qui s’abritent à l’ombre de ses branches sur lesquelles sont suspendus des bouts de tissus chargés de messages, de vœux ou de dessins.
« L’arbre à loques » ou « Oum el-Charatit » comme on le surnomme à Botmeh, situé dans le Chouf verdoyant, a survécu à l’usure du temps et aux catastrophes naturelles pour contenir, comme une bouteille à la mer, les prières des différentes générations qui se sont relayées sous le chêne. Si certains mots griffonnés sur les chiffons n’ont guère résisté à l’ardeur du soleil ou aux intempéries, si les bouts de tissus noués avec ferveur se sont frottés les uns aux autres jusqu’à finir par s’embrouiller et ne former qu’un seul et unique chant qu’entonnent en chœur les glands, il suffit de tendre l’oreille pour distinguer les voix qui s’entremêlent depuis des siècles dans une même requête : que la terre partagée par différentes confessions soit fertile, qu’elle évite les hostilités entre les habitants et le vain écoulement de sang, qu’elle retienne les enfants en partance qui se désencombrent de leurs racines, qu’elle soit un lit pour les amants de passage, un auvent pour les innocents, une source de sagesse pour nos dirigeants et, à tous les élu(e)s municipaux, je noue un énième ruban, les priant, entre autres tâches, de planter des arbres là où ils ont hissé leurs portraits et slogans, pour réparer les outrages faits à la nature luxuriante qui caractérise le Liban.
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Que c’est beau et les sionistes l’ont laissé?
01 h 05, le 03 juin 2025