–J’aurais tant voulu t’embrasser dans cet ascenseur, ce jour-là, il y a si longtemps.
– Tu ne l’as pas fait.
– Tu m’aurais peut-être giflé.
– C’était un risque, tu n’avais qu’à le prendre.
Lui n’est plus de ce monde. Elle, bientôt, s’en ira. Reste l’idée de ce baiser ni donné ni pris, à jamais suspendu dans les limbes. Cet « instant d’infini qui fait un bruit d’abeille » – aurait dit Cyrano – s’est échappé. Il n’aura eu ni suite ni conséquences.
Initiée en 2016 par l’Institut français, la Nuit des idées, célébrée dans plus de 100 pays sur les cinq continents, invite cette année à réfléchir sur le thème « Pouvoir agir ». Ambiguïté de ces deux verbes potentiels qui, ainsi juxtaposés, deviennent deux substantifs lourds et statiques, deux rochers adossés l’un à l’autre, incapables de rouler. Sans la capacité d’agir, le pouvoir n’est que façade. Inversement, une action sans pouvoir – même celui de séduire – court à l’échec. Plus qu’un thème de réflexion, ce titre du grand oral francophone de mai est un casse-tête. Il nous invite à chercher les engrenages par lesquels ces deux concepts s’emboîtent pour créer un mécanisme fonctionnel. La dimension politique y est évidente et l’éthique clairement sous-entendue : ceux qui ne font rien ne se trompent jamais, et ceux qui font s’exposent… à la gifle.
Agir donc, et en avoir le pouvoir ou pas, tel est le débat. Le grand danger est dans l’évaluation des chances : croire pouvoir, et agir selon cette illusion. On a vu faire le Hezbollah dans sa guerre de soutien à Gaza – comprendre au Hamas. Du moins était-ce son intention déclarée, l’autre étant de se jeter dans cette fournaise pour améliorer les chances de l’Iran dans ses négociations avec les États-Unis. Le résultat fut désastreux, ni le Hezbollah ni le Hamas n’ayant les moyens de leur guerre contre l’État hébreu, et tous deux péchant par excès de confiance. Il est des situations qui exigent davantage de subtilité qu’un esprit de vengeance et d’autres actions que le jeu de la guerre.
C’est au niveau de ses citoyens que le pouvoir du Liban signifie quelque chose. Agir, en libanais, c’est prendre des risques. C’est entreprendre, fournir du travail. C’est là que l’action, par la ténacité d’un seul, génère du pouvoir. Mais un Libanais n’est jamais vraiment seul, et c’est ce qui fait sa force. Qu’il se lance à Paris, à Londres ou à Lagos, il a toujours une famille, un clan pour le soutenir, et le succès de son action devient le succès d’une communauté.
Agir sans pouvoir et surtout à l’ombre d’un pouvoir absent, c’est ce que les Libanais ont fait tout au long des épreuves en chaîne qu’ils ont subies ces dernières années. Les manifestations de 2019, la lassitude exprimée contre une classe politique enferrée dans l’ignorance et la répétition d’un modèle obsolète et corrompu, cette fameuse « thaoura » en apparence avortée a laissé une empreinte. La voilà qui commence à porter des fruits. Au lendemain de l’explosion au port, le 4 août 2020, le monde entier a assisté à l’admirable solidarité qui a jeté dans les rues dévastées tout un peuple venu réparer, panser, secourir. Cette action a restauré l’image que les Libanais avaient d’eux-mêmes, divisée, explosée avant l’explosion. Sous les bombes de la dernière guerre israélienne, on a vu une jeune femme toute seule, rejointe par quelques amis, créer et organiser un abri pour des centaines de travailleuses étrangères abandonnées par les familles qui les employaient et qui avaient fui, les laissant à leur sort.
Avant cela, la génération qui avait grandi sous la guerre de 15 ans sombrait dans l’à-quoi-bon. Non sans avoir tout essayé, la fuite d’une ville à l’autre, l’émigration, les études sans moyens, les petits commerces voués à la faillite, l’espoir sous toutes ses formes, avant de céder à la cruauté du régime Assad dont la tutelle devenait omniprésente, et accepter le silence contre la stabilité.
C’est à l’ombre de cette fausse sécurité qu’est arrivée une génération d’enfants choyés, nés avec la conscience d’avoir des droits auxquels leurs parents avaient renoncé pour eux-mêmes, persuadés qu’ils étaient de l’impossibilité de changer l’état des choses. Ces enfants ont vu, parce que leur regard était neuf, que les rois étaient nus. Forts de cette vérité dont ils tiraient leur pouvoir quasi magique, ils ont agi et ils ont été suivis. Ils l’ont donné, ce baiser, à la vie, à leurs compatriotes et à l’avenir. Le nouveau chapitre qui s’ouvre pour le Liban doit beaucoup à la somme de toutes les actions constructives, de toute la ténacité cumulée pour mériter un changement. Le pouvoir en place en est le reflet.


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00 h 03, le 16 mai 2025