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Les fragiles promesses du verbe

Au sortir des criminelles pluies d’acier et de feu qui se sont abattues sur le Liban, les adeptes du déni se seraient-ils enfin résignés à se mettre eux-mêmes du plomb dans la tête, à adopter un discours public plus réfléchi, plus rationnel, plus pondéré ? Comme pour les enfants entrant en puberté leurs cordes vocales ont-elles vraiment mué vers ces fréquences moins criardes que commande précisément la gravité de la situation ? Et comment tirer le meilleur parti de ces accents inédits, qui sortent du tonitruant ordinaire ?

Le fait est que par-delà ses folkloriques références à d’illusoires victoires, le discours public du Hezbollah vient de subir un changement fondamental. Dimanche déjà, le chef de la milice donnait le ton, lors des imposantes funérailles réservées à ses deux prédécesseurs. C’est une phase nouvelle qui s’ouvre, a littéralement souligné ainsi cheikh Naïm Kassem, évoquant la nécessité pour tous de s’en remettre aux bons soins de l’État. Non moins agréable était à l’oreille son attachement à cette patrie définitive qu’est le Liban ; voilà en effet qui devrait reléguer au musée des outrances verbales les protestations d’obédience (et même de filiation !) à la République islamique d’Iran brandies sur un ton de défi dans le passé. Au premier jour, hier, du débat de confiance parlementaire au gouvernement, c’est ce même bémol qui était d’ailleurs perceptible dans les propos du chef de file des députés Hezbollah quand il a fait part de son désir de coopération avec l’organe du pouvoir exécutif.

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Sincères, crédibles, tous ces signaux sonores ou rien que le vague écho d’un nécessaire et provisoire repli tactique ? Vaine est la question, car il n’est d’autre choix sensé pour le Liban, État et peuple, que de de jouer le jeu. De s’armer de bonne volonté et de réalisme, mais aussi d’intransigeance sur les principes essentiels, pour explorer toutes les éventualités. De surmonter ses légitimes doutes sans pour autant verser dans la naïveté ou, pire encore, dans une coupable complaisance. De naviguer à vue en exploitant à fond ces quelques constats.

La solitude du nombre. Pour mettre en terre ses leaders historiques, le Hezbollah a indéniablement montré qu’en dépit de sa déroute militaire, il reste capable de mobiliser les foules. Imposantes furent en effet celles-ci ; mais aussi, et dans une très large mesure, monochromes, en l’absence très remarquée de notables fractions de l’éventail politico-confessionnel libanais. C’est dire que si la milice reste en mesure de se poser, de concert avec le mouvement Amal, en représentant des chiites ; si elle réussit encore à occulter les voix de la contestation au sein de cette communauté singulièrement éprouvée par la guerre, il lui faut bien constater qu’elle a perdu toutes les ombrelles non chiites dont elle a pu se prévaloir dans le passé. Le Hezbollah n’a plus d’autre refuge que l’État : un État qu’il n’avait intégré il y a un quart de siècle que dans l’intention bien arrêtée de le phagocyter par étapes, de lui imposer ses volontés, d’en venir même à le supplanter. Pour cette raison, aucune sorte d’ambiguïté ne doit plus jamais entourer son éventuelle rédemption.

La panne iranienne. Avec l’effondrement du régime Assad, la République islamique a perdu tout moyen d’approvisionner par voie de terre le Hezbollah non plus seulement en matériel de guerre, mais aussi en espèces sonnantes et trébuchantes. Esquivant les circuits bancaires, les valises bourrées de banknotes ne peuvent plus arriver à destination, maintenant que sont interdits les vols en provenance de Téhéran. Tout à sa négociation souterraine avec le Satan américain, l’Iran n’a jamais mis à exécution sa menace de venger la décapitation par Israël du Hezbollah et sa cote de popularité en a sérieusement souffert au sein même de sa clientèle locale. Mais la théocratie persane a perdu davantage encore, et c’est l’ascendant qu’elle exerçait sur le pouvoir légal libanais. C’est ce tabou que vient de pulvériser le président Joseph Aoun en signifiant de face à des visiteurs iraniens de haut rang le ras-le-bol d’un Liban qui n’en peut plus de servir d’arène aux guerres des autres. C’est un message de la même veine que le Premier ministre Nawaf Salam adressait aux envoyés de Téhéran venus se plaindre des restrictions aériennes frappant leur pays.

La revanche de l’argent. Face à un ennemi surarmé, le Hezbollah s’est avéré impuissant à défendre le pays, son public et jusqu’à ses propres chefs. Il n’est même plus en état d’honorer sa promesse de dédommager les populations sinistrées et c’est là une des principales raisons pour lesquelles il en appelle désespérément à l’État. Surréelle bien sûr est cette situation où l’on voit l’imprudent fauteur de guerre tenir tranquillement le pays tout entier pour seul responsable de la reconstruction des régions ravagées. Le bon sens et la morale veulent, bien sûr, que tout État ait charge de la totalité de ses citoyens. Mais que faire quand les coffres sont vides, quand l’aide extérieure est tributaire des réformes, de la stricte application des résolutions de l’ONU, du désarmement de la milice ? C’est là, faut-il craindre, le levier de pression le plus cruellement efficace dont dispose la communauté internationale pour amener la milice à composition.

Nerf de la guerre, l’argent peut-il être aussi celui de la paix ? Une chose est sûre : le Hezbollah serait bien le dernier en droit de crier au scandale, lui qui a usé jusqu’à la corde le chantage aux armes.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Au sortir des criminelles pluies d’acier et de feu qui se sont abattues sur le Liban, les adeptes du déni se seraient-ils enfin résignés à se mettre eux-mêmes du plomb dans la tête, à adopter un discours public plus réfléchi, plus rationnel, plus pondéré ? Comme pour les enfants entrant en puberté leurs cordes vocales ont-elles vraiment mué vers ces fréquences moins criardes que commande précisément la gravité de la situation ? Et comment tirer le meilleur parti de ces accents inédits, qui sortent du tonitruant ordinaire ?Le fait est que par-delà ses folkloriques références à d’illusoires victoires, le discours public du Hezbollah vient de subir un changement fondamental. Dimanche déjà, le chef de la milice donnait le ton, lors des imposantes funérailles réservées à ses deux prédécesseurs. C’est une...