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Trump-Aoun, pot de fer et pot de cèdre

Depuis le temps qu’on l’attendait, ce sommet américano-libanais du mardi 21 juillet, connus d’avance étaient les thèmes qu’y développerait Joseph Aoun, les dossiers qu’il comptait plaider devant l’homme le plus puissant de la terre.

Nécessité et urgences faisant loi, le chef de l’État a réclamé une exécution rapide des engagements réciproques contractés dans le cadre du protocole d’entente signé le mois dernier à Washington. Précieux, on ne le répétera jamais assez, est pour le Liban le facteur temps, face à un occupant israélien qui s’applique à temporiser et à multiplier les exigences. Car non seulement notre pays se dit parfaitement prêt à assumer ses responsabilités et à consolider ainsi son capital de sympathies étrangères, mais le pouvoir libanais a grandement besoin de réalisations rapides sur le terrain (retraits israéliens, consolidation du cessez-le-feu, retour de citoyens à leurs foyers), assez convaincantes elles-mêmes pour faire taire les mécontents de l’intérieur.

À tous points de vue, ce sommet est un clair succès. Aoun, et à travers sa personne le Liban, a eu droit à toutes les marques d’estime et de respect de la part d’un homme qui ne s’était pas privé de chapitrer durement en public son hôte et homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. S’engageant à équiper l’armée libanaise, il a paru conscient des particularités locales en se disant prêt à parler au Hezbollah si tel est le souhait de Beyrouth. Tout porte à croire qu’un tel dialogue passera par le président de l’Assemblée Nabih Berry dont les qualités d’homme d’État, et même l’esprit de coopération, ont été louées par les deux partenaires du sommet : un Berry métamorphosé ces derniers jours, faut-il dire, un Berry consentant à sauter dans le train pour peu qu’on lui donne à voir des résultats concrets et assurant que toute bonne solution est la bienvenue d’où qu’elle vienne. Pour décider le leader chiite à choisir entre deux chaises, il fallait en somme lui en mettre plein la vue !


On attendra donc de voir ce que le soldat Aoun ramène de consistant dans sa besace.

La réunion de Washington aura coïncidé avec le démarrage immédiat du processus de zones pilotes, dont les modalités d’application étaient laborieusement débattues aux pourparlers trilatéraux de Rome. Du coup, le Liban et son armée entrent de plain-pied dans le champ du microscope, où leur capacité à délivrer vont être implacablement scrutées. Il ne s’agira probablement pas là d’une promenade militaire, car l’État aura à faire face à un tir croisé de perfidies : la mauvaise foi du Hezbollah qui se refuse à coopérer et à céder ses arsenaux souterrains ; et celle d’un Israël impatient de prendre en défaut la force légale si par malheur elle devait flancher…

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Par-delà toutes ces affaires pressantes, il faut espérer que le président de la République aura tout de même eu loisir de remplir ce qui est sans doute, à long terme, la partie la plus déterminante, la plus délicate aussi, de son historique mission. C’était de mettre au fait Donald Trump des menaces pesant sur la spécificité libanaise dans sa vocation millénaire, sur l’utilité et même la nécessité de préserver la trop rare formule. Car ces derniers temps, beaucoup trop d’allusions – et même de déclarations intempestives – sont venues révéler une perception épouvantablement sommaire du cas libanais, cela tant au sein de la Maison-Blanche que parmi les businessmen recyclés en diplomates amateurs et qui forment la garde rapprochée du président US. Pourtant libanais d’origine, Tom Barrack nous a plus d’une fois prédit la fin des frontières coloniales qui ont engendré le Grand Liban, brandissant de surcroît le spectre d’un retour à Bilad al-Cham (la Grande Syrie). Ambassadeur des États-Unis à Ankara et envoyé spécial à Damas, ce personnage souhaite à l’évidence voir la Turquie combler, via son protégé syrien, le vide régional éventuellement laissé par l’Iran. Donald Trump lui-même ne cesse d’appeler Ahmad el-Chareh à s’occuper du Hezbollah, situation des plus absurdes où, pour mater un islamisme chiite parrainé par Téhéran, on aurait refait du Liban le vassal d’une Syrie à peine reconvertie du sunnisme le plus radical, d’une Syrie elle-même vassale du sultan néo-ottoman Erdogan !

Ce que l’Amérique doit comprendre – et avec elle la Turquie et son challenger, Israël –, c’est que le Liban est le pays le moins désigné au monde où une dérive idéologique (le Hezbollah) peut être remplacée par un autre – même prétendument édulcorée – sans qu’un tel tour de passe-passe n’entraîne d’irréparables dégâts. Sa raison d’être, sa règle de vie et de survie commandent au Liban de bannir tout extrémisme, d’où qu’il vienne. S’il est appelé à voir le jour, le Moyen-Orient nouveau aura davantage besoin d’un terrain neutre libanais que d’une arène ouverte à toutes les joutes. Ou encore, d’un fragile maillon bricolé sur quelque vaste alliance militaire sur le modèle du Cento et du pacte de Bagdad des années 1950, qui provoquèrent une cascade de coups d’État et de révolutions dans la région.

En fait, jamais davantage qu’en ce moment le statut de neutralité n’aura paru répondre aux aspirations de notre pays. Les Libanais se sont certes écharpés sur la question dans le passé, et de viles campagnes de dénigrement ont visé le patriarche maronite qui en levait l’étendard. Le plus renversant est cependant que toute une série de gouvernements, pourtant invariablement contrôlés par le Hezbollah, ont joué au plus malin avec la question, se donnant pour devise la distanciation des conflits régionaux, futile, grossier et mensonger euphémisme qui donnait bonne conscience au pouvoir captif tout en permettant à la milice pro-iranienne d’aller guerroyer en Syrie aux côtés de Bachar el-Assad !

L’heure n’est décidément plus aux artifices sémantiques et aux faux-fuyants. Seule une neutralité affichée, agréée, reconnue et garantie par les voisins immédiats et lointains, une neutralité bétonnée et blindée serait bénéfique au Liban, à son peuple, et plus particulièrement aux chiites du Sud et de la Békaa, premières victimes de l’égoïste aventurisme persan. Il ne suffit plus d’attendre que le monde veuille bien nous en faire l’aumône, la neutralité, ça se revendique haut et clair. Ça se gagne même à la force du poignet, avec la crédibilité pour arme principale.

Ça se mérite surtout.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Depuis le temps qu’on l’attendait, ce sommet américano-libanais du mardi 21 juillet, connus d’avance étaient les thèmes qu’y développerait Joseph Aoun, les dossiers qu’il comptait plaider devant l’homme le plus puissant de la terre. Nécessité et urgences faisant loi, le chef de l’État a réclamé une exécution rapide des engagements réciproques contractés dans le cadre du protocole d’entente signé le mois dernier à Washington. Précieux, on ne le répétera jamais assez, est pour le Liban le facteur temps, face à un occupant israélien qui s’applique à temporiser et à multiplier les exigences. Car non seulement notre pays se dit parfaitement prêt à assumer ses responsabilités et à consolider ainsi son capital de sympathies étrangères, mais le pouvoir libanais a grandement besoin de réalisations...