Dans un pays comme le Liban où il faut tenir compte des aspirations de diverses communautés religieuses, l’exercice du pouvoir a souvent tenu de l’équilibrisme, autrement dit du numéro de cirque, exécuté avec plus ou moins de brio. Dès ses débuts en piste cependant, le premier gouvernement du nouveau régime aura été voué à un tout autre genre d’épreuve, relevant cette fois de l’athlétisme.
Car c’est à une véritable course d’obstacles se succédant très vite, en rafales, qu’a dû se livrer, à peine formé, le cabinet de Nawaf Salam. Laborieux, problématique a pourtant pu paraître le premier saut de haie, survenu la semaine dernière. Trois jours durant, la route menant à l’Aéroport international de Beyrouth a ainsi été coupée par des partisans du Hezbollah qui protestaient contre l’interdit frappant une compagnie aérienne iranienne accusée de convoyer des fonds en espèces destinés à cette milice ; il est vrai que cette mesure officielle avait dû être prise suite à la menace israélienne de bombarder l’aéroport s’il n’était pas mis fin à ce manège. L’armée finissait par disperser les émeutiers à coups de grenades lacrymogènes, mais seulement après qu’ils eurent attaqué les militaires ainsi qu’un convoi de la force onusienne stationnée au Liban-Sud. Mais fallait-il vraiment laisser les émeutiers en venir à de telles extrémités avant de rétablir l’ordre ? Quoi qu’il en soit, ces graves incidents ne pouvaient que remettre sur le tapis, avec plus de sérieux que jamais, la nécessité, mille fois évoquée ces dernières années, de doter le pays d’un deuxième aéroport civil. Faut-il s’y atteler tout de suite ? C’est là poser un faux problème, car tout aussi urgente qu’une aérogare d’appoint est l’entière désiranisation, la totale relibanisation de l’AIB, voies d’accès et panneaux géants inclus !
C’est d’un vigoureux élan que la deuxième haie était sautée lundi, avec l’élaboration du très attendu programme gouvernemental en base duquel le cabinet Salam escompte obtenir la confiance du Parlement. Pour la première fois depuis trois décennies et demie, y brille salutairement par son absence toute référence au droit du peuple à résister par tous les moyens à l’occupation israélienne, savante formule qui tendait à légitimer à l’excès la liberté d’action du Hezbollah. Comme pour enfoncer le clou, le texte ne manque pas d’ailleurs de souligner la détermination de l’État à appliquer les résolutions de l’ONU dans leur intégralité et à rétablir sa souveraineté sur tout le territoire en recourant exclusivement à ses propres forces. Voilà qui, par un juste retour des choses, devrait inaugurer une tradition fondée désormais sur le bon sens et la normalité constitutionnelle en matière de gouvernement.
Dimanche 23 février, c’est un obstacle de taille, exigeant cette fois une performance tout en finesse, qu’il va encore falloir surmonter : les funérailles du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah et de son successeur pressenti Hachem Safieddine, tous deux assassinés par Israël. Outre la vive controverse dont ces deux hommes et leur organisation étaient l’objet, déjà de leur vivant ; outre le choix d’un édifice étatique retenu pour la cérémonie (le stade de la Cité sportive Camille Chamoun) ; outre les discours incendiaires attendus des orateurs, notamment iraniens ; outre les débordements de foule que peuvent susciter ces harangues, c’est l’éventualité d’une participation officielle à cet évènement, quel qu’en soit le niveau, qui en ce moment fait polémique et même scandale. Et cela d’autant plus que la milice n’a pas lésiné sur les invitations, adressées en effet jusqu’aux plus hauts échelons de l’État, dans le but on ne peut plus évident de causer l’embarras.
Le plus navrant est que le Hezbollah n’est pas seul à s’y mettre. Israël s’est bien retiré des localités du Sud à la date prévue du 18 février, mais il continue de camper jusqu’à nouvel ordre sur cinq hauteurs stratégiques, accusant le Liban de n’avoir pas pleinement honoré sa part de l’accord de cessez-le-feu. Or, en prolongeant son occupation, l’État hébreu ne fait qu’apporter de l’eau au moulin de la milice. Car avec un stupéfiant culot, celle-ci reproche à l’État sa lenteur à récupérer le même territoire qu’elle a joué – et perdu – dans sa désastreuse guerre de soutien à Gaza. Mais multiplier les foyers de tension et d’agitation internes ne revient-il pas à engluer l’armée régulière dans des tâches de police, alors qu’elle a bien mieux à faire aux frontières ?
Issa GORAIEB



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