Rechercher
Rechercher

Vivre dans un pays nerveux


Le Liban a l’art de signer sa propre dépossession avec le sourire. Qu’avait-il pris déjà, en 1969, au commandant en chef de l’armée libanaise de signer au Caire, avec Yasser Arafat et sous le parrainage de Nasser, cet accord qui légalisait la présence armée des fedayin dans le sud du pays, avec le droit de mener des opérations contre Israël depuis le territoire libanais ? Non content de déléguer une partie de sa souveraineté à un acteur armé étranger, au nom d’une solidarité régionale qui le dépassait, le Liban officiel s’engageait frontalement dans la guerre contre Israël, conflit dont il n’avait aucun moyen de se tirer sinon vivant, du moins indemne. Depuis lors, il semble s’être acharné à livrer sa souveraineté à qui voulait bien le soutenir. « Tfaddalo », dit-on en dialecte libanais : « Je vous en prie », dans ce français soutenu dont les adeptes étaient raillés par ceux qui rejetaient la langue comme symptôme de soumission coloniale. « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie », écrivait Rimbaud dans sa Chanson de la plus haute tour.

Avant 1975, les Libanais vaquaient tranquillement à leurs divers commerces, ouvraient les bras aux touristes de tous crins, remplissaient les coffres des banques, réagissaient à tous les faits culturels de leur époque et affichaient la Dolce Vita la plus désinvolte sous le soleil. Ce qui devait arriver et se préparait dans le plus grand secret leur tomba dessus cette année-là. On parlait alors de « rounds ». Des épisodes de combats et des périodes suspendues que l’on mettait à profit pour reprendre le travail ou les études, sortir des abris pour découvrir une ville et son passé qui s’effacent. Ici ou là ont eu lieu des massacres et des massacres en retour. Les miliciens improvisés, vaguement entraînés au sortir de l’adolescence par tel ou tel sponsor, aimaient cette guerre qui leur offrait la cape du héros, un rite initiatique dont ils profitaient pour coucher et découcher. La haine moussait, tout était sujet à émotions et déjà le danger prenait le pays en étau. Les lieux de repli se faisaient de plus en plus rares. Pourtant, même au fond d’un sous-sol éclairé d’une bougie, réchauffé à la seule grégarité imposée par les bombardements en pluie et le partage des provisions happées à la faveur des accalmies, il y avait cette forme de bonheur qu’ont dû connaître les premiers hommes quand, au fond de leurs caves, ils vivaient dans l’instant. Il y avait aussi l’espoir irrationnel que tout finirait par s’arrêter, parce que tout était résolument contre nature. Une de ces compagnes d’abri dont le mari fréquentait des diplomates avait fuité (de source sûre) que la guerre durerait au moins quinze ans. Les autres avaient refusé de lui adresser la parole toute une semaine. Au final, le Liban n’aura connu depuis son indépendance en 1943 que deux périodes de stabilité relative : 1943 à 1975, date du déclenchement de la guerre dite civile, et 1990 à 2005, ces quinze années post-Taëf, années de résignation sous la tutelle assadienne achevées avec l’assassinat de Rafic Hariri.

Ne racontez pas ces guerres aux jeunes Libanais nés après 2005. Comme leurs parents, ils savent qu’ils appartiennent, aurait dit Proust, « à cette famille magnifique et lamentable des nerveux, qui est le sel de la terre ». À vingt ans, l’instabilité a déjà façonné leur rapport au futur, à l’idée même d’un projet de vie. S’ils entrevoient un avenir, il n’est pas dans leur paysage familier. S’ils rient de tout, c’est parce qu’il leur faut couvrir le silence qui avale des mots comme mort, départ, argent, refuge, maison détruite. Fatalistes, ils ne feraient pas taire la Cassandre des abris. Ils savent qu’ils vivent sur des sables mouvants, une forme de géologie.

Le Liban a l’art de signer sa propre dépossession avec le sourire. Qu’avait-il pris déjà, en 1969, au commandant en chef de l’armée libanaise de signer au Caire, avec Yasser Arafat et sous le parrainage de Nasser, cet accord qui légalisait la présence armée des fedayin dans le sud du pays, avec le droit de mener des opérations contre Israël depuis le territoire libanais ? Non content de déléguer une partie de sa souveraineté à un acteur armé étranger, au nom d’une solidarité régionale qui le dépassait, le Liban officiel s’engageait frontalement dans la guerre contre Israël, conflit dont il n’avait aucun moyen de se tirer sinon vivant, du moins indemne. Depuis lors, il semble s’être acharné à livrer sa souveraineté à qui voulait bien le soutenir. « Tfaddalo », dit-on en dialecte...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut