Le comportement humain oscille souvent entre la raison et le romantisme.
Par romantisme, j’entends ici tout ce qui ne provient pas du monde de la raison. Cela englobe, par exemple, l’éthique, la fierté, les croyances et les appartenances, qu’elles soient idéologiques ou émotionnelles.
La civilisation moderne nous a imposé la priorité du réalisme dans la vie quotidienne et dans les interactions avec les autres.
Au fil de l’histoire, le critère de réussite a évolué : il est passé de la force physique, qui permettait d’accomplir des tâches vitales comme la protection physique ou la satisfaction des besoins essentiels tels le logement et la nourriture, à la ruse dans l’art de la guerre et les victoires militaires, enfin à la prédominance de la valeur intellectuelle et des réalisations scientifiques. Aujourd’hui, la réussite se mesure par la capacité à obtenir et accumuler des richesses matérielles.
Dans ce contexte, l’individu est censé travailler ardemment pour accumuler et conserver le plus de richesses possible. Mais une question demeure : cela peut-il être fait sans retenue et à n’importe quel prix ? C’est ici qu’intervient ce que j’appelle le romantisme, c’est-à-dire la morale et les croyances. La rationalité est une vérité froide à laquelle le romantisme donne vie et éclat.
Il est donc naturel de se poser la question suivante : à qui donner la priorité dans mes actions? Dois-je me soumettre au réalisme matériel et aux normes dominantes ou revenir à mes idéaux romantiques et à mes croyances ? Par exemple, suis-je prêt à gagner plus d’argent au détriment de ma fierté et de ma dignité ? À l’inverse, suis-je prêt à sacrifier une partie de mes richesses au nom de mes croyances, de ma fierté ou de mon concept nationaliste ? En résumé, jusqu’à quel point suis-je prêt à utiliser mes convictions pour atteindre la rationalité matérielle ?
Nos religions monothéistes constituent un rempart moral solide, mais elles ne se sont pas intéressées aux aspects formatifs ou romantiques de l’individu.
Ces questions accompagnent l’homme à toutes les étapes de sa vie et dans chacune de ses actions.
Les raisons de préférer tantôt le réalisme, tantôt le romantisme sont nombreuses. Nous avons tous été confrontés à de telles situations, car nous vivons dans un monde qui consacre la priorité au réalisme et à la rationalité, et qui impose la nécessité de réussir et d’accumuler des biens matériels ou symboliques comme le prestige du pouvoir et des positions sociales.
Une grande partie de l’art de vivre réside dans les compromis. L’expérience nous a appris que la vérité dans les relations humaines se trouve rarement dans un extrême, selon l’équation du tout blanc ou tout noir.
Ce dilemme est constant et rend difficile la détermination de l’importance relative accordée au réalisme et au romantisme dans notre quotidien.
Cela s’applique tant au niveau individuel qu’au niveau collectif et aux concepts politiques des groupes et des États.
L’appartenance nationale découle généralement soit d’un concept nationaliste (al-kawmia)
limité aux frontières géographiques d’un État, soit d’un concept nationaliste plus large qui dépasse ces frontières, comme nous le constatons dans de nombreux pays occidentaux. Par exemple, le nationalisme en Europe a longtemps été un nationalisme limité, tandis que nous assistons aujourd’hui à la naissance d’un sentiment d’appartenance à une nationalité européenne plus large.
Si nous suivons ces critères, il devient plus facile d’aborder, par exemple, la question du Déluge d’al-Aqsa en analysant ses résultats au regard des pertes matérielles et humaines élevées.
Si nous adoptons le réalisme rationnel, nous jugerions cette décision comme une aventure coûteuse, erronée et destructrice. Mais si nous prenons en compte le romantisme, c’est-à-dire la mobilisation autour d’une cause, la fierté et la dignité, notre jugement serait nuancé. Nous constaterions alors que cette décision a été marquée par un élan romantique surpassant le réalisme politique. Au final, c’est au peuple palestinien seul qu’il revient de décider si cette réalisation « romantique » compense le prix payé sur le terrain.
De même, on peut analyser la divergence d’opinions entre les partisans du soutien du Hezbollah à la résistance à Gaza, qui invoquent le nationalisme élargi et la fierté, et ses opposants, qui défendent un nationalisme limité géographiquement et une rationalité réaliste qui donne la priorité à la protection du pays et au bien-être de ses citoyens en tenant compte de ses capacités et de la faible rentabilité d’un tel soutien.
En conclusion, la clé réside dans la recherche d’un équilibre optimal, dans nos décisions personnelles comme collectives, entre la rationalité et le romantisme.
Ibrahim EL-DAHER
Ancien ministre
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