La guerre est toujours là. Parfois omniprésente, parfois faussement distante. Elle peut tout dévorer en un instant. Puis nous donner le sentiment, l’instant suivant, que l’on peut vivre « normalement » à ses côtés. C’est une illusion. La guerre est une ombre dont on ne se libère pas. Elle gagne du terrain, chaque jour un peu plus, s’invite dans nos têtes, puis creuse en profondeur pour y laisser sa marque et pour ne plus jamais s’en aller.
Elle prend de la place. Beaucoup trop de place. En particulier ces derniers jours. Il n’y a plus de répit. Israël frappe de jour comme de nuit. La banlieue comme Beyrouth. Parfois la mort prévient. Parfois non. Les douleurs s’amoncellent. Les débris aussi. Le Liban disparaît. Mais sans même en avoir conscience. Jusqu’à quand ?
Nabih Berry est optimiste. Les diplomates occidentaux pensent également qu’un accord est possible. Il impliquerait que le Hezbollah se retire au nord du Litani, qu’Israël en fasse de même au Liban-Sud et que l’armée s’y déploie. L’État hébreu garderait tout de même un droit d’intervention (qui ne serait pas mentionné dans l’accord) en cas de transgression de la part du Hezbollah. Réaliste? Les signaux sont positifs. Mais il vaut mieux rester prudent.
Même si Donald Trump a donné sa bénédiction à la proposition, il n’y a pas de raison que Benjamin Netanyahu offre ce cadeau à Joe Biden. Il a tout intérêt à intensifier les opérations sur le terrain en attendant le 20 janvier prochain. Et même après l’investiture du nouveau président américain, la fin de la guerre n’a rien d’une évidence. Certes, l’armée israélienne est fatiguée et considère qu’elle a quasiment atteint ses objectifs au Liban. Certes, Benjamin Netanyahu peut offrir la paix à Donald Trump en échange d’un feu vert pour annexer la Cisjordanie. Certes, l’Iran est à bout de souffle et devra bien céder à un moment ou à un autre. On peut trouver des dizaines de raisons rationnelles pour que les deux parties en restent là. Mais un accord suppose, in fine, que le Hezbollah accepte sa défaite et qu’Israël accepte que le Hezbollah survivra, quoi qu’il en soit, à cette guerre. D’un côté comme de l’autre, il semble que nous n’en soyons pas encore là.
Dans tous les cas, les scénarios qui se dessinent pour le Liban n’ont rien de réjouissant. On peut en distinguer quatre, à l’heure qu’il est. Le premier, c’est le scénario Gaza. Une guerre sans fin et sans objectifs précis. Avec une volonté, côté israélien, d’annihiler totalement l’adversaire, entendu dans son sens le plus large. Et une logique, dans le camp adverse, qui consiste à considérer que la « résistance » au milieu des ruines, quel qu’en soit le prix, est une victoire en soi. Ce scénario est le plus inquiétant car le plus destructeur pour le Liban. Il implique que les frappes s’intensifient et que l’offensive terrestre s’élargisse. Israël ne semble pas, pour le moment, privilégier cette approche au Liban. Le Hezbollah, contrairement au Hamas, doit pour sa part tenir compte d’un environnement plus diversifié et plus hostile. Ce n’est donc pas le plus probable, mais il n’est pas pour autant impossible.
Le deuxième, c’est le scénario irakien. Un accord permet la stabilisation du Sud, mais les tensions en interne sont telles que le pays est au bord de l’implosion. Le Hezbollah est dans un esprit revanchard et veut réaffirmer son emprise sur le Liban. Les autres parties refusent de revenir au statu quo pré-7-Octobre et menacent de divorcer. Les heurts se multiplient. Le spectre de la guerre civile s’épaissit. Si le Liban n’est pas l’Irak post-Saddam, si le Hezbollah a tout intérêt à éviter une fitna sur la scène interne, si personne n’est prêt à faire la guerre, ce scénario repose toutefois sur un constat sans appel : si le parti ne modifie pas son ADN milicien, la cohabitation avec le reste du Liban va être extrêmement difficile.
Le troisième est le scénario jordanien. Le moins probable à notre avis. Il suppose que les chars israéliens arrivent jusqu’à Beyrouth et que les responsables politiques libanais soient contraints, par la force, à signer un accord de paix avec Israël. Il implique que le Hezbollah soit complètement défait et que l’État hébreu occupe probablement une partie du territoire dans la durée. Tout cela ne semble pas du tout réaliste à l’heure qu’il est. Même dans le cas d’une guerre de longue durée, signer la paix avec Israël requerrait un exécutif fort et un minimum de consensus sur cette question. Or l’animosité envers l’État hébreu fait, au moins officiellement, l’unanimité au sein de la classe politique.
Le quatrième est le scénario syrien. Le plus probable. La guerre s’arrête sans jamais s’arrêter. Elle baisse en intensité. Elle devient la norme. Israël effectue des frappes « ciblées » à sa guise. Les zones détruites ne sont jamais reconstruites. La guerre civile menace mais n’éclate pas. Le Liban se vide. Il devient un pays zombie. Entre la vie et la mort. L’ensemble de « l’axe de la résistance », y compris l’Iran, pourrait se syrianiser. Ne pas disparaître mais être tellement affaibli qu’il ne peut plus être un acteur et devient un simple terrain de jeu pour tous les autres. Ironiquement, il ne serait pas exclu que, dans le même temps, la Syrie d’Assad – si elle parvient à prendre ses distances avec l’Iran – sorte pour sa part de cet état de végétation.
Ces scénarios sont évidemment grossiers. Ils ne prennent pas en compte toutes les nuances nécessaires et aucun ne correspond parfaitement au cas libanais. Mais ils ont le mérite de nous permettre d’anticiper le pire afin de tenter d’y échapper. Peut-on alors imaginer un cinquième scénario, que l’on appellerait le libanais ? Un qui implique un retrait total israélien et un désarmement, même à plus long terme, du Hezbollah? Le nouveau Liban plutôt que la fin du Liban ? Pour le moment, c’est un mirage. Mais même le pire n’est jamais certain.


Des ponts, un aéroport et une gare ciblés : nouvelle nuit de bombardements en Iran, les alliés des États-Unis encore visés
Un autre scénario possible: Israël accepte un cessez-le-feu moyennant certaines conditions, et obtient en échange un feu vert de Trump pour l'annexion de la Cisjordanie et la recolonisation de la partie nord de Gaza...Pas si inimaginable que ça...
18 h 30, le 19 novembre 2024