Si je ne pense plus à toi, je t’abandonne.
« Je suis un Gaulois arabe. » C’est Yazid, le fils de ma grand-mère, qui lui dit ces mots alors qu’il venait d’avoir quatre ans. Ils sont morts peu après avec son petit frère, Samy, d’une fuite de gaz dans leur salle de bains à Tunis. La mort les a fait exister autrement, leur ombre était partout : aujourd’hui je les imagine fantômes. Je n’ai jamais connu leur présence mais je vois partout leur absence. Ils n’ont pas pu choisir un côté, je ne les connais que par le décès, par le deuil et par la sainteté. Je ne saurai jamais vraiment pourquoi ni comment ces mots ont été prononcés par Yazid. Je ne saurai jamais s’ils ont existé autrement que dans le souvenir de leur mère – je ne veux pas heurter ma grand-mère ou lui rappeler de mauvais souvenirs. Je ne saurai jamais comment cette drôle de phrase sur l’identité a croisé les pensées d’un petit garçon franco-tunisien.
Yazid c’est la Tunisie, il sera toujours un enfant dans ma mémoire, c’est le rêve que je dois protéger, le souvenir que je dois garder sacré. Dans mon imaginaire, les deux vont de pair, la Tunisie c’est tout petit sur une carte, Yazid c’est un enfant tout petit sur les photos de ma mère. C’est un petit espace dans mon corps que je ne sais pas très bien situer. Yazid, c’est un prénom que j’ai toujours adoré, il sonne comme un poème : il a une portée royale. En apprenant l’arabe, j’ai l’impression de le rencontrer. Découvrir son homonyme, le deuxième calife omeyyade au VIIe siècle, lui a donné un nouveau sens. Il est devenu un prince immortel. Il existait bien avant ma grand-mère, elle l’avait enfanté, mais il existait avant puisqu’il existe après.
Yazid n’a besoin de personne pour exister, il me fait peur parfois. J’ai peur qu’il fuie et qu’il m’oublie : si je ne pense plus à lui, il me quitte. Je veux lui prouver qu’il a besoin de moi, que j’ai un contrôle, une accroche et un ancrage sur cette terre imaginée. C’est un tout petit trou dans mon cœur, pas plus grand qu’une orange, que j’essaye de combler par de faux souvenirs. Ça ne marche jamais ; il ne se résorbe pas. Ce vide est plein : il n’existe que dans l’absence, dans le manque et dans le rêve. C’est une vision que j’ai inventée complètement, que je ne connais que dans la mystification.
Aujourd’hui, il n’y a que la Tunisie qui compte parce que ça ne bouge pas. Vivre ailleurs, c’est faire exister une identité et un pays dans son cœur. Alors que la France j’y vis, de mes études à mon passeport, tout de moi est français. Pourtant, c’est mon arabité que je voulais revendiquer. J’étais arabe dans le partage, dans l’hospitalité, dans l’humour, dans le rire, dans la douceur et dans la sagesse. L’arabité c’est les remarques de ma tante à ma mère : « Tu les nourris tes enfants ? » C’est la télé qu’elle laisse allumer pour son chien, c’est les gâteaux arabes dont elle le nourrit. Ça peut sembler caricatural et
semblable à l’image coloniale des Arabes, mais pour moi, c’est ma famille. Une famille que je ne vois jamais. Alors, chacune de ces anecdotes est un récit et une pierre à mon appartenance. Mon identité, c’est mon grand-père qui disait sur son lit de mort après les printemps arabes : « Les Français, vous jugez trop facilement, n’oubliez pas Napoléon et le régime de Vichy, il vous a fallu 150 ans pour construire une démocratie stable, alors ne venez pas donner des leçons à un pays indépendant depuis moins d’un siècle. »
Mon arabité, je l’ai surtout rêvée comme la Tunisie que je ne connais pas. Elle n’existe nulle part géographiquement, elle est là où je ne suis pas. Alors, je la vis par des histoires de famille dont la moitié sont très certainement fausses. Parfois je la caricature, mais je veux juste qu’elle existe. Mon arabité, c’est ma mère qui nous ramène de chaque voyage en Tunisie des bracelets, des cahiers et des bijoux avec des yeux et des mains de Fatma partout pour nous protéger du mauvais œil. Mon arabité, c’est les « cinq sur toi » de mon grand-père, les salades tunisiennes et la « pkaila » de la Goulette, c’est de ne pas trop parler des futurs projets par superstition.
L’identité arabe, c’est avec l’autre que je l’ai construite. L’identité est souvent présentée comme une prison, mais pour moi, c’est comme les relations. C’est toujours en mouvement, toujours dans le partage, le respect et l’écoute : c’est un autre que moi qui est un peu moi. C’est très beau parce que l’on choisit chaque jour d’aimer les gens qu’on aime, et l’identité c’est la même chose : je choisis chaque jour d’être arabe à mes yeux et aux yeux des autres. C’est la plus grande des libertés et c’est beaucoup plus fort que lorsque c’est une fatalité. Je voulais la faire exister collectivement, alors je l’ai choisie comme identité. Je n’y croyais pas forcément, parfois l’identité c’est tous choisir que ce « truc-là » nous relie : on se convainc très fort et les autres nous suivent. On l’a tous voulu très fort alors elle nous a reliés.
Aujourd’hui, j’apprends l’arabe et je me rapproche d’une histoire et d’un pays que je rêve un peu moins. Je ressens aussi la perte de ce que je n’ai jamais connu. J’ai perdu quelque chose qui ne m’appartient pas. L’apprentissage de cette langue me rappelle la culpabilité aussi, l’arrogance de s’identifier à un pays dont je ne connais pas les malheurs. Me revendiquer d’un peuple du confort de mon canapé, l’utiliser pour écrire des essais sur l’identité.
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17 h 48, le 01 novembre 2024