Daniel est un ami du club de poker. C’est une personne calme et gentille, à première vue, presque naïve. Mais il n’en est rien. Daniel est perçant, pragmatique et fin stratège. Une personne que vous voulez à tout prix éviter à la table de poker. En dehors du poker, lui et moi n’avons pas vraiment de passion commune, et nos conversations se résument souvent à retranscrire telle ou telle partie.
J’ai donc été particulièrement surpris lorsque, alors que nous rentrions à pied après notre partie du samedi soir, il me lança : « Et le Liban alors, ça va ? »
Je n’ai pas pour habitude de parler du Liban en France. Je trouve que les Français ont assez de problèmes pour leur en ramener d’autres venus d’ailleurs. Et en l’occurrence, j’ai toujours trouvé absurde d’expliquer le confessionnalisme politique à un non-
Libanais.
Mais Daniel avait l’air sérieusement intéressé et nous avions un peu de temps avant d’arriver à l’arrêt de métro.
Je lui dis : « Nous sommes devant une partie de poker. Le joueur n° 1 affronte le joueur n° 2. Les joueurs se sont affrontés une fois par le passé. À l’époque, c’est le joueur n° 2 qui, profitant de sa chance de débutant, avait réussi à dérouter le joueur n° 1 et à le vaincre. Depuis, une guerre d’ego s’est installée entre les deux joueurs et ils ne cessent de se narguer dès qu’ils en ont l’occasion.
Ils se mirent donc d’accord pour disputer une nouvelle partie de poker à deux, un « heads-up ».
Depuis leur première confrontation, le joueur n° 1 s’est entraîné sans relâche. Il a appris de nouvelles stratégies. Le joueur n° 2, lui, s’est moins entraîné mais a décidé de perfectionner les mêmes stratégies qu’il avait suivies au cours de la première confrontation, ces stratégies lui ayant permis de vaincre le joueur n° 1.
La partie commence. Les cartes sont distribuées. Le joueur n° 1 tient une paire de rois dans ses mains, le joueur n° 2 deux cartes de trèfle, un 8 et un 9.
Le flop est dévoilé. Un roi de trèfle, une dame de cœur et un trois de trèfle.
Le joueur n° 2 s’extasie, il n’a pas une main forte pour l’instant, mais les deux trèfles sont prometteurs d’une belle couleur. Il s’emporte et décide de miser gros. Le joueur n° 1, qui a maintenant un brelan de rois, suit la mise calmement.
Le « turn » est dévoilé. Une dame de pique. Le joueur n° 1 tient maintenant un full, la main la plus forte envisageable pour cette partie. Le joueur n° 2 attend toujours sa couleur. Il n’hésite pas à miser encore plus gros pour impressionner le joueur n°1 tout en pariant (ou espérant) qu’il aura une couleur quand la « river » sera dévoilée.
La « river » est dévoilée. Un quatre de cœur. Le joueur n° 2 n’a pas réussi à avoir sa couleur. Il est piégé par sa grosse mise. Il n’a plus d’autre choix que de bluffer afin d’inciter le joueur n° 1 à se coucher. Le joueur n° 2 se déclare « all in ». Bien évidemment, le joueur n° 1 qui tient un full suit sereinement.
« Showdown ». Le bluff est exposé, le joueur n° 2 a tout perdu. »
Daniel avait fait instantanément le parallèle dans sa tête et avait tout compris, il me lança : « Mais c’est un vrai débutant ce joueur n° 2, pourquoi ne s’est-il pas juste couché avant le turn ? »
Je voyais où il voulait en venir et je lui répondis : « Le joueur n° 2 n’est pas tout à fait libre dans ses choix. Sa femme, qui est assise juste à côté de lui, ne cesse de lui souffler qu’ils ont besoin d’argent et qu’il faut y aller. »
Daniel se mit à rire et me demanda : « Et toi alors ? Que penses-tu de tout cela ? »
Je le regardai dans les yeux et lui dis : « On ne juge pas une partie de poker a posteriori, voyons. »
Daniel se mit à rire de nouveau et fit un signe d’approbation de la tête. Il me donna une tape dans le dos en souriant gentiment et s’en alla dans une autre rue pour attraper son métro. Il avait compris.
Rawad MAKHOUL
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